Le sentier qui conduisait du pavillon à la Châtaigneraie était assez tortueux et pénible pour que Gaston eût besoin de toute son attention, et surtout de ses jambes de vingt-cinq ans, afin de le gravir sans encombre.

Le clair de lune, du reste, lui était d’un grand secours, si l’on songe qu’il allait pour la première fois à la Châtaigneraie, que nul ne lui avait indiqué sa route, et qu’il marchait un peu à l’aventure, ne sachant par où il pénétrerait dans le manoir dont, prétendait Dragonne, l’humeur inquiète et soupçonneuse de ses oncles avait fait une forteresse.

Tantôt s’enfonçant sous la futaie, longeant la lisière du bois, le chemin de la Châtaigneraie se déroulait presque toujours en un sillon blanchâtre qu’on apercevait parfaitement des croisées de la Fauconnière, et la précaution qu’avait prise Gaston de laisser chez lui une lumière qui pût faire croire à sa présence dans le pavillon n’était nullement inutile, car il était impossible qu’on ne vît point, grâce au clair de lune, un homme monter chez les Vieux-Loup.

Du pavillon à la Châtaigneraie il y avait un quart d’heure de marche environ. Gaston cheminait lestement: en dépit de son ignorance des lieux, il se trouva en dix minutes au pied du manoir.

La Châtaigneraie, malgré son nom inoffensif, offrait le type le plus complet de ces manoirs du moyen âge construits comme des nids d’oiseaux de proie.

Assis sur une étroite plate-forme de rochers, environné de bois, ceint au nord d’un fossé, défendu au midi par un précipice, le vieux castel dressait ses tours grises sur le bleu foncé du ciel avec des façons dominatrices et conquérantes qui eussent séduit un poète. Les murs tombaient en ruine çà et là, les tourelles étaient crevassées en mille endroits, les vitraux des croisées brisés en leurs ogives de fer; l’antique pont-levis avait fait place à un tronc de sapin scié en deux dans sa longueur et grossièrement rajusté; et cependant tout cela conservait une fière mine à l’extérieur, et, au clair de lune, le manoir des barons de Vieux-Loup, perché sur son roc et dominant la vallée, rappelait dans toute leur sombre splendeur les âges héroïques des chevaliers bardés de fer, des châtelaines vêtues de soie et des trouvères au pourpoint de velours et à la harpe en sautoir. On eût même dit, placé qu’il était en face de la Fauconnière qui couronnait la chaîne des collines opposées, on eût dit que le castel de la Châtaigneraie regardait de travers et avec colère la demeure des ennemis de ses maîtres, et qu’il se promettait de rester debout le plus longtemps possible, afin de perpétuer la vieille haine des deux races à travers les âges, alors même que les deux races auraient fini d’exister.

Gaston s’arrêta à l’entrée de la cour; il avait besoin de se consulter d’abord sur le langage qu’il tiendrait à ses oncles, et de chercher ensuite par quelle porte il s’introduirait, car il en existait plusieurs au milieu de ces ruines; et dans le manoir, dont les deux tiers avaient été successivement convertis en greniers à foin, hangars, écuries et bâtiments de labour, il était difficile de deviner quel corps de logis les deux frères avaient choisi pour leur retraite nocturne.

—Mon expédition, pensa le jeune homme, ne manque ni d’audace ni d’imprévu, je dirai même de péril. Mes chers oncles sont capables de me prendre pour un voleur et de m’envoyer une balle sans autre explication préalable. En second lieu, je n’ai point réfléchi, depuis que j’aime mademoiselle de Lancy, que je suis venu en Morvan pour épouser Mignonne. Or, si j’allais lui plaire... et que... elle m’aimât?

Cette réflexion, où perçait quelque peu de fatuité, était de nature à faire hésiter Gaston; mais Gaston était un de ces hommes qui ont dans le hasard une confiance illimitée et qui vont toujours en avant.

—Ma foi, se dit-il, arrive que pourra! je ne puis me dispenser de faire une visite à mes oncles. Cherchons où ils peuvent être.