—A présent, reprit le laquais s’adressant au pêcheur, souviens-toi de ton premier métier, père Kervan, car tu as été charpentier à bord d’un navire du roi, prends un marteau et des clous, et rafistole-moi ce tonneau de façon qu’il puisse être un logis agréable à M. le chevalier.

Le père Kervan obéit encore. Il rejoignit les douves l’une après l’autre, à l’exception de trois qu’il fit sauter hors des cercles, et, aidé de Baptiste, qui, pour un moment, déposa son pistolet sur la table, il enleva le chevalier de son grabat et le plaça dans le tonneau, couché sur le dos et étendu tout de son long; puis, sur un nouveau signe du laquais, il rajusta soigneusement les douves, et le chevalier se trouva enseveli vivant dans cet étrange cercueil, n’ayant plus avec le monde d’autre communication que le trou de la bonde, trou que Baptiste jugea inutile de boucher.

—Il faut, dit-il, que M. le chevalier puisse avoir de l’air et respire tout à son aise, car il va faire un long voyage.

Puis il poussa du pied le tonneau dans un coin et se tourna vers le pêcheur:

—Tu peux border tes avirons, lui dit-il, nous allons partir. J’ai aperçu tantôt le beaupré du lougre; il court des bordées à une lieue à peine.

—La mer est mauvaise, répondit Kervan, nous ferions mieux d’attendre encore.

—Non pas, répondit impérieusement Baptiste en ressaisissant son pistolet, je suis pressé.

—Je suis à vos ordres, murmura Kervan.

Le laquais prit alors sous la table une petite valise qu’il ouvrit, et il en retira un vêtement complet qui n’était autre que la petite tenue d’un officier de la marine du roi; cet uniforme appartenait au chevalier, qui servait naguère en qualité d’enseigne sur une frégate de Sa Majesté.

Le chevalier venait de Toulon, en droite ligne; il était porteur d’un message important des royalistes du Midi à l’armée de Condé. Désespérant de pouvoir passer la frontière allemande et gagner Coblentz par le Nord, le chevalier avait préféré traverser la Bretagne, où les émigrés étaient protégés partout, et s’embarquer pour l’Angleterre, d’où il lui devait être facile de gagner les Pays-Bas et la Prusse.