—Accourez! Notre cher neveu de Paris est arrivé, répondit joyeusement l’oncle Joseph.

L’oncle Antoine descendit quatre à quatre, et vint se jeter dans les bras de Gaston, avec non moins d’effusion que l’oncle Joseph.

M. le chevalier Antoine de Vieux-Loup de la Châtaigneraie était l’antithèse vivante de son frère Joseph.

Figurez-vous un petit homme tout rond, à la face épanouie, au sourire éternel, ventru comme Sancho Pança, haut en couleur et la face rubiconde, ainsi qu’un bourgmestre flamand, plutôt prêt à rouler qu’à marcher; tout chauve, les mains grassouillettes comme un prélat, possédant toutes ses dents et sifflotant au travers, du matin au soir, une ariette dont il avait trouvé les paroles dans un vieux roman, et pour laquelle il avait improvisé la plus originale des musiques.

L’oncle Antoine avait un charmant caractère; il riait toujours; il prenait lestement le menton aux fillettes qu’il rencontrait à travers champs, et il savait par cœur tous les romans de mademoiselle Scudéri, de M. Crébillon fils, et du vénérable Ducray-Duménil, ce naïf conteur de nos pères. Madame Cottin elle-même n’était point étrangère aux souvenirs de littérature du digne gentilhomme. Il savait par cœur la touchante histoire de la pieuse Mathilde, du galant Sarrazin Malek-Adel; il en citait même une phrase à propos et charmait les longues soirées d’hiver de la Châtaigneraie par des récits empruntés à ses auteurs favoris. Une seule chose était capable de rembrunir la face joyeuse de l’oncle Antoine, c’était le nom de mademoiselle Dragonne de Lancy, prononcé subitement devant lui.

Pas plus que son frère Joseph, M. le chevalier de Vieux-Loup n’entendait raison sur ce chapitre. Et c’était merveille de voir alors le petit homme rond prendre une attitude belliqueuse et montrer avec colère le poing au plafond enfumé de la cuisine du vieux manoir.

La haine collective des deux frères pour le nom de Lancy était aussi vivace que celle des Lancy pour le nom de Vieux-Loup. Il ne se passait pas une seule journée sans que l’oncle Joseph et l’oncle Antoine, qui, du reste, étaient en désaccord sur tout le reste, se cotisassent fraternellement pour envoyer à travers la vallée et l’espace un juron superbe et une magnifique imprécation aux murs croulants de la Fauconnière, qui se dressait devant eux comme un cauchemar éternel.

Si les descendants des sires de Vieux-Loup n’avaient été, en définitive, de très-honnêtes gentilshommes, ils auraient certainement mis le feu une nuit ou l’autre au manoir de leurs ennemis. Il est vrai qu’ils en parlaient sans cesse, que même ils projetaient gravement, chaque soir, de tordre le cou à ce diable incarné qu’on appelait Dragonne, ce qui ne les empêchait nullement, le lendemain, de se dire:—Nous sommes gentilshommes, après tout, et nous ne commettrons jamais une action déloyale.

On le voit, depuis le dernier combat des deux races ennemies, qui avait eu le Café de Paris pour champ de bataille, la haine des deux camps, si elle était toujours aussi vivace, avait des résultats moins dramatiques et ne se traduisait plus guère que par des menaces de la part des sires de Vieux-Loup et quelques coups de crosse de fusil que Dragonne se faisait un malin plaisir d’appliquer çà et là, et de temps à autre, aux valets de ferme de la Châtaigneraie qu’elle rencontrait sur son chemin et qui fuyaient épouvantés.

Ceci n’empêcha point cependant l’oncle Antoine de sourire avec férocité lorsque Gaston lui eut complaisamment déroulé avec ses futures et dramatiques péripéties le plan machiavélique qu’il venait d’exposer à l’oncle Joseph. Il poussa même la barbarie, tant il avait de fiel dès qu’arrivait la brune, jusqu’à parler d’acheter une bonne corde en chanvre tout neuf pour l’envoyer à mam’zelle Dragonne; mais l’arrivée subite d’un quatrième personnage coupa court à ses abominables projets.