Depuis lors, impossible d’aller plus loin: un lièvre n’aurait pu y trouver passage, et les veneurs des environs s’en applaudissaient et combinaient toujours leurs plans de laisser-courre de façon à y acculer la bête de chasse qui, arrivée là, se trouvait forcée de faire tête aux chiens, sous la dent meurtrière desquels elle succombait bientôt.
Ce vallon, qui se nommait le bois des Verrières, était un des plus giboyeux de la lisière méridionale du Morvan; il appartenait presque tout entier à M. de Lancy, et Dragonne, en chasseresse passionnée qu’elle était, donnait fort peu de permissions, même aux braconniers ses amis, lesquels, du reste, s’en passaient parfaitement, mais avaient la délicatesse de ne point toucher au gros gibier.
Lorsque mademoiselle de Lancy voulait courir un daim, elle découplait au bois des Verrières, en cachette presque toujours, du reste, car le sanglier abondait dans les environs, et le marquis n’entendait pas que sa chère Dragonne allât s’exposer aux périls de cette terrible chasse.
Qu’on nous pardonne cette description des lieux, un peu longue peut-être, mais nécessaire pour l’intelligence complète de la scène que nous allons décrire.
Le premier coup de voix de Fanfare fit tressaillir Dragonne, ainsi que tressaille, hennit et pointe les oreilles le cheval de bataille auquel parvient tout à coup un lointain accord de clairon.
Elle regarda Gaston et lui dit:
—Entendez-vous?
—Oui, répondit Gaston avec calme, et il arma son fusil, après avoir préalablement introduit dans chacun des canons sa baguette, auprès de laquelle il plaça sa main ouverte pour juger de la charge.
—Oh! lui dit Dragonne en souriant, soyez tranquille, les amorces sont bonnes, la poudre est vieille de dix ans, les balles sont justes, et si vous les logez toutes deux au défaut de l’épaule, la bête de chasse fût-elle un ours, je vous réponds d’un trou bien net comme n’en font pas ces projectiles vantés des arquebusiers de Paris, qui étalent à leur porte des plaques de fer traversées d’outre en outre.
La sauvage poésie du site, les caresses turbulentes du vent matinal, l’isolement, la pureté du ciel, et surtout cette première symphonie, discordante pour toute autre oreille que celle d’un chasseur, et que les chiens exécutent si bien en broussaillant le taillis et mettant le nez sur la brisée, avaient rendu à mademoiselle de Lancy cette mâle audace qui formait la base de son caractère.