—Tenez, reprit Dragonne, voici Fanfare qui prend le galop et entre sous le bois. Dans dix minutes, nous aurons des nouvelles de la bête. Quant à nous, gagnons ces rochers que vous voyez sur la gauche et qui dominent le val. Nous allons nous y asseoir, et attendre qu’il fasse clair et que Fanfare nous ait donné signe de vie. Alors, je la rappellerai, et nous irons sur le fort en la suivant.

Dragonne gravit le talus qui séparait le fond de la vallée des rochers qu’elle avait indiqués, et elle arriva la première sur leur étroite plate-forme.

Gaston la suivait de près; cependant elle était déjà debout sur les rochers qu’il en atteignait à peine la base, et il s’arrêta, malgré lui, pour admirer la séduisante et martiale attitude de la jeune fille.

Elle était coiffée d’un petit chapeau de feutre gris, à larges ailes, à forme conique, et elle l’avait coquettement incliné sur l’oreille, ainsi qu’un page de Louis XIII. Le pied tendu en avant, le coude appuyé sur son fusil, elle avait la tête haute, tendue en avant; elle semblait aspirer avec délices les premières bouffées de la brise matinale et prêter l’oreille par avance aux aboiements de Fanfare, qu’elle attendait avec impatience.

Gaston la rejoignit au moment où le premier rayon de soleil, glissant à la crête des monts, tombait sur la vallée, et tout aussitôt, Fanfare donna un vigoureux coup de voix dans les taillis voisins, et Dragonne tressaillit, tandis que son visage exprimait cette satisfaction enthousiaste, cet éclair d’audace inspirée qui s’empare du chasseur quand retentit la voix des chiens.

La laie et ses marcassins n’étaient pas loin; on en reverrait, qu’on nous pardonne l’expression technique.

VIII

La vallée où Gaston s’était engagé sur les pas de Dragonne était abrupte et sauvage, et rappelait vaguement une de ces gorges sombres des Apennins ou des Calabres, si énergiquement rendues par le pinceau de Salvator Rosa, et parfois des peintres de son école.

Aussi loin que la vue pouvait s’étendre au nord, l’œil ne découvrait que des bois épais de belle venue, sombres d’aspect, au milieu desquels se dressaient çà et là, ainsi qu’un fantôme géant recouvert de son suaire, une agglomération de rochers grisâtres affectant les formes les plus bizarres et plus tourmentées.

Ce vallon était creusé en entonnoir; large au nord, du côté de la grande vallée où se dressaient vis-à-vis l’un de l’autre les manoirs de la Fauconnière et de la Châtaigneraie, il allait se rétrécissant vers le sud, à mesure que les montagnes qui l’enserraient devenaient plus ardues, plus hautes et moins accessibles, et enfin il se trouvait encaissé tout à coup par deux talus granitiques où le pied le plus exercé eût vainement cherché un sentier. Là, alors, les grands bois dégénéraient en maigres taillis qui bientôt faisaient place à des bruyères grises de chétive venue; ensuite la bruyère disparaissait à son tour, et soudain le vallon, âpre et nu, se trouvait fermé par un énorme rocher longtemps suspendu par un peu de terre durcie, garnie d’une végétation souffreteuse, et qui avait fini, à l’aide des pluies du dernier automne, par entraîner de son poids cette faible entrave et par rouler dans l’abîme, qu’il avait comblé.