Les trois frères tressaillirent.

—Tu es donc bien ambitieux? firent-ils.

—Moi! répondit don Paëz, je voudrais pouvoir prendre le monde dans ma main et l’y enfermer tout entier.

—Pauvre fou! murmura Gaëtano.

—Appelle-moi sage, plutôt. Il vaut mieux viser loin que près; si l’on n’atteint pas le but, au moins on s’en approche. L’amour, le vin, le jeu, sont des passions d’enfant et de jeune homme! Le souffle de la vingtième année les fait éclore, la première ride du front les emporte.—L’ambition, au contraire, c’est la passion froide et calculée de l’avenir, le mobile de l’âge mûr, la raison suprême, la sagesse réelle de la vie. Broyer sous son pied les vanités puériles et les aspirations de la jeunesse, se faire des hommes et de leurs passions un marchepied, monter toujours, monter sans cesse, guidé par une volonté de fer, et arriver ainsi jusqu’au faîte; alors les hommes et les passions vous paraissent si petits qu’on en lève les épaules de pitié!... Frères, voilà la poésie vraie, le côté réellement prestigieux de la vie!

Les trois frères frissonnèrent d’inquiétude.

—Toi, Hector, dit don Paëz, tu as l’âme ulcérée, parce que tu aimais une reine et que cette reine ne t’aimait pas? Dans quinze ans, tu pleureras sur ton amour tout comme aujourd’hui.

—C’est vrai, interrompit Hector.

—Seulement, ce ne sera point la femme que tu regretteras...

—Et que sera-ce donc?...