—Payer les impôts et travailler, d’accord; mais vivre selon leurs mœurs impies et leurs abominables coutumes...
—Monseigneur, murmura froidement le marquis, la politique ne doit point marcher de front avec la religion, elles souffrent toutes deux de ce voisinage. Les Maures sont des mécréants, dites-vous?... convertissez-les par la douceur, la persuasion, non par l’effroi des supplices.
—Il faut des exemples terribles.
—Il faut de l’indulgence, monseigneur. Quant à la question politique, la voici, je crois: Si les Maures quittent l’Espagne, l’Espagne reculera de cent ans.
Le grand inquisiteur fit un soubresaut.
—Que me dites-vous là? fit-il.
—Oh! presque rien; la vérité. Les Maures sont—et c’est un dur aveu à faire pour un Espagnol—les Maures sont, ici, la population intelligente et instruite, laborieuse et infatigable. Les arts, les lettres, les sciences, l’industrie, l’agriculture, le commerce, ils tiennent tout en Espagne, et ils emporteront le secret de tout avec eux. Ce sont eux, monseigneur, qui impriment les livres saints de nos moines et de nos prêtres, eux qui cultivent nos terres et les rendent fécondes, eux encore qui produisent ces statues de marbre de nos jardins, ces tableaux qui ornent nos églises, ces armes ciselées dont nous nous servons, ces tissus mœlleux qui deviennent nos vêtements de luxe. Chassez-les! et puis demandez au Castillan, au Léonais, à l’Arragonais de vous remplacer ces chefs-d’œuvre...
—Monsieur, dit brusquement l’inquisiteur, nos pères n’avaient ni statues, ni tableaux, ni armes ciselées, ni tissus précieux. Croyez-vous que sous leurs habits grossiers et avec leurs épées d’acier brut, ils fussent moins fervents et moins vaillants?
Le marquis haussa imperceptiblement les épaules et ne répondit pas.
C’est à ce moment de la conversation que don Fernand et don Paëz, se tenant par la main, entrèrent sans bruit, pour ne point troubler la partie du roi.