Don Fernand sortit de la cour, à pied, comme un gentilhomme congédié.

Le cheval qu’il montait tout à l’heure appartenait au roi; le roi acceptait la démission de ses emplois: il était donc naturel qu’il lui rendît le cheval qu’il tenait de sa munificence.

Mais, de l’autre côté du pont-levis de l’Escurial, un Maure tenait en main deux étalons andalous presque aussi beaux que celui du roi.

Ce Maure était le pauvre fauconnier Aben-Farax, qui avait eu le temps de changer de costume.

Don Fernand sauta en selle, le Maure l’imita; et tous deux s’éloignèrent au galop.

Quand ils eurent atteint la dernière rampe de ce chemin escarpé qui montait à la sombre demeure de Philippe II, don Fernand arrêta court son cheval, se retourna, embrassa d’un coup d’œil le palais aux murs sévères, à l’aspect morose, auquel les rayons du soleil essayaient vainement d’arracher un sourire; et, la main à la garde de son épée, d’une voix solennelle et grave, il s’écria:

—Je n’étais point ambitieux pour moi-même, messire Philippe II, roi des Espagnes; j’aimais le peuple de mes ancêtres et j’espérais l’arracher à la persécution aveugle de tes sujets. Le sort en a décidé autrement, et mes efforts sont impuissants à rendre le calme et le bonheur à une nation qui paye, depuis des siècles, les revers d’un jour de guerre, par des larmes de sang et de cruelles humiliations. Ce peuple me réclame, roi des Espagnes, il évoque le souvenir de mes ancêtres et me demande mon nom comme un drapeau; mon nom, mon épée, mes trésors et ma vie sont à lui. Ce n’est point don Fernand de Valer, capitaine de tes gendarmes, qui lève l’étendard de la révolte et te déclare la guerre, c’est Aben-Humeya, roi de Grenade, qui, de roi à roi, de pair à pair, te jette le gant!—Je t’ai rendu les insignes de ma servitude, j’ai repris mon indépendance, je ne suis plus ton sujet. Dès ce jour, don Fernand de Valer, le gentilhomme espagnol, n’existe plus; je redeviens Maure; et sauf ma religion, qui est la tienne, et que je regarde comme la vraie religion, je quitte tout, nom, mœurs, coutumes, pour reprendre les mœurs, les coutumes, le nom de mes ancêtres!

Philippe II, roi des Espagnes, des Pays-Bas et des Indes, moi, Aben-Humeya, roi de Grenade et le dernier des Abencerrages, je te déclare la guerre au nom de mon peuple, qui t’a trop longtemps obéi.

Et don Fernand repartit, suivi de son futur lieutenant Aben-Farax; et bientôt, des terrasses de l’Escurial, on n’aperçut plus à l’horizon que deux points noirs enveloppés d’un tourbillon de poussière et se dérobant dans la brume.