Elle prit sa tête brunie dans ses mains diaphanes, y déposa un long baiser et répondit:

—Si mon front est pâle, ô Paëz, c’est qu’il est le remords et le reflet de mon âme navrée, c’est que le remords et la douleur me torturent. J’ai joué, dans ta vie, le rôle terrible de la fatalité, mon amour t’a perdu. Ce trône que je t’ai donné devient le marchepied de ton échafaud; cette tendresse dont je t’ai accablé, poursuivi, a jeté dans ton cœur d’airain une étincelle de faiblesse qui te conduit à ta perte. Je suis une femme ingrate et sans cœur, ô mon Paëz, car j’ai étouffé ton génie au souffle de mon amour, car je n’ai point compris que les hommes tels que toi doivent marcher vers leur but seuls et silencieux, sans prendre garde aux douleurs qu’ils foulent, aux âmes qu’ils brisent, ainsi que des prêtres saints qui s’isolent de la terre et de ses misères pour aller le front haut.

Je ne t’ai point compris, ô Paëz, car je me suis cramponnée à toi, car j’ai enchaîné tes bras noueux de mes bras débiles, j’ai enlacé ma vie à la tienne, et je t’ai perdu! C’est pour cela que mon œil hagard interroge en vain l’horizon désert de l’Océan, cherchant la trace d’un pavillon sauveur et ne la trouvant point.

La princesse tremblait en parlant, et elle pressait de ses mains tremblantes la main de don Paëz.

La nuit venait, enveloppée de ténèbres épaisses; la mer, déchaînée, galopait vers le roc en lames hurlantes et raccourcies; parfois un éclair brillait, sans fracas, dans le ciel lointain,—et le silence absolu de la forteresse, troublé seulement à de longs intervalles par le pas lourd et le qui vive! des sentinelles avait quelque chose de poignant qui allait à l’âme et serrait le cœur.

Don Paëz se tut une minute, une minute il parut en proie à une sombre et indicible douleur; puis, tout à coup, son front se rasséréna et il répondit en attirant à lui la princesse:

—L’ambition, ô ma reine, est la passion dévorante qui étreint les hommes forts et les entraîne à travers l’espace, sans leur accorder jamais une heure pour sommeiller à l’ombre de cet arbre touffu qu’on nomme le bonheur! L’ambition, c’est l’enfer des chrétiens, ce supplice sans fin et sans commencement, ce ver insatiable qui ronge, ce vautour qui dévore, à la cime d’un roc, le foie de Prométhée sans cesse renaissant. Le but vers lequel elle marche s’éloigne toujours, ainsi qu’un mirage; la jeunesse croit l’atteindre, l’âge mûr espère y toucher, et la vieillesse, à son dernier relais, à sa dernière heure, pose un pied lassé dans sa tombe ouverte et murmure découragée: «C’est encore bien loin!»

Le bonheur, au contraire, ô ma reine! c’est l’ombre des haies du chemin, un jour de soleil, quand on est deux, la main dans la main; le bonheur, c’est ton sourire un soir de tempête; c’est ton amour, de l’aube naissante aux dernières clartés du couchant. Déridez votre front assombri, ô ma reine! ramenez un sourire sur vos lèvres, un rayon d’espoir dans votre âme;—assez longtemps j’ai mordu aux âpres fruits de l’ambition, je veux boire à longs traits à la coupe d’or du bonheur!

Elle l’interrompit brusquement:

—Insensé! s’écria-t-elle, tu ne vois donc pas que la mort monte, lente et inexorable, vers nous; tu ne vois donc pas que cette coupe où tu t’abreuves va se briser dans tes mains...