XV

—Pourquoi ce front pâli et cette lèvre crispée, ô ma reine! pourquoi ce sombre regard que du haut de ces murs vous promenez à l’horizon de l’Océan? Quelle douleur sans nom peut navrer votre âme, puisque j’ai pris vos mains dans la mienne et que je vous répète que je vous aime!

Ainsi parlait don Paëz, assis auprès de la princesse maure, devenue sa femme devant Dieu,—un soir d’automne, par un ciel nuageux et une mer orageuse sur les remparts de cette forteresse fameuse qui a nom Gibraltar.

Ce n’était plus le don Paëz que nous avons connu, l’ambitieux sans cœur et sans pitié, foulant aux pieds l’amour et le niant parfois; mais don Paëz vaincu désormais, lié, garrotté par le sourire d’une femme; don Paëz qui perdait son royaume ville à ville et bourgade à bourgade, sans en prendre nul souci et presque en se jouant; don Paëz qui aimait enfin.

Il le lui avait dit à cette heure suprême où ils venaient d’échapper à la mort tous les deux; ils avaient combattu ensemble, et côte à côte, pour délivrer les débris de l’armée maure; à la tête de ces débris, ils avaient défendu le terrain pied à pied, se donnant la main comme il convient à des époux rois et guerriers, et ce n’était qu’après trois mois de lutte héroïque et de revers successifs qu’ils se trouvaient cernés enfin dans leur dernière place forte, sur un roc dont la mer rongeait la base méridionale, et qu’une armée de vingt mille hommes séparait, au nord, du reste de la terre.

Cinq cents hommes à peine demeuraient encore autour du roi don Paëz et soutenaitent le siége, converti en blocus par les Espagnols.

Les vivres commençaient à manquer; si Hector et Gaëtano n’arrivaient au plus vite pour ravitailler la place et y jeter une garnison imposante, c’en était fait de don Paëz. Le roi Philippe II avait demandé sa tête, et il la voulait avoir à tout prix.

Mais don Paëz n’y songeait guère; don Paëz tout entier à son amour, ne regrettait plus son trône qui s’écroulait lentement; et c’est pour cela qu’il disait à la princesse, avec un sourire:

—Pourquoi ce front pâli et ces lèvres crispées, puisque nous nous aimons?