Le vieillard frissonna à cette question et il regarda la princesse avec une sorte d’effroi douloureux.
—Tu as aimé, continua-t-elle; si je ne le savais déjà, je le devinerais à cette contraction subite de ton visage, à la crispation soudaine de tes lèvres, à cette pâleur d’ivoire qui vient de passer sur ton front cuivré. Tu as aimé, Saïd, et tu as souffert... Tu as souffert horriblement sans doute, car tes cheveux sont blancs, car ton dos est voûté avant l’âge, car vieillard déjà en apparence, le feu de ton regard et l’animation de ton geste trahissent un homme jeune encore... Saïd, l’amour t’a ployé et brisé comme il me ploie et me brisera...
—Grâce! exclama le médecin maure.
—Tu vois bien, reprit-elle avec cette froide exaltation qui trahit les volontés inébranlables, tu vois bien que ce mal t’a courbé sous son souffle de feu, et qu’aujourd’hui encore où le volcan est éteint, où l’orage est passé, tu frisonnes au souvenir de tes tortures, dont un seul mot rallume la cendre mal éteinte.
—On en guérit, murmura Saïd.
—Peut-être, dit-elle avec un sourire qui glaça d’effroi le médecin; mais quand la guérison arrive, sais-tu de quel prix on l’a payée?... Les cheveux ont blanchi, le front s’est ridé, les derniers vestiges de la beauté se sont évanouis.
La gitana s’arrêta, et un rire étrange plissa ses lèvres.
—Eh bien! demanda Saïd frémissant, qu’est-ce que la beauté?
—Pour un homme, peu de chose peut-être; pour une femme, tout. Vois-la passer, cette infortunée qui a laissé aux ongles roses de l’amour sa beauté et sa jeunesse,—vois-la passer, un soir, dans quelque rue sombre ou bruyante de Salamanque ou de Tolède;—vois-la passer, hâve et tremblante, drapant sa taille raide et voûtée d’un haillon, ou cachant la maigreur de son bras sous des flots de dentelle et les pierreries d’un bracelet, duchesse ou mendiante, vois-la passer et regarde! Cette femme, Saïd, ni les moines qui psalmodient au seuil du temple, ni les étudiants dansant et buvant avec les ribaudes, ni les enfants charbonnés riant dans la boue, ni l’infante rêvant dans sa litière ne prendront garde à elle et ne s’arrêteront pour dire: Qui sait si elle n’a point bu goutte à goutte et jusqu’à la lie le calice des tortures humaines?—Et cependant cette femme, Saïd, a été belle à tenter un archange,—et si dix ans plus tôt elle eût rasé les murs de cette rue, tortueuse et sombre, si elle eût traversé cette place bruyante où nul ne l’aperçoit aujourd’hui, où un sourire de raillerie et de pitié vient heurter çà et là son morne regard, les étudiants eussent interrompu leurs danses, les enfants de dix ans eussent attaché sur elle un œil brûlant d’admiration, la jalousie eût mordu le cœur de l’infante, et tous peut-être eussent humblement demandé à Dieu le pardon d’un moment d’oubli!
La gitana s’arrêta et regarda Saïd avec son œil calme et résolu.