—Cette femme, poursuivit-elle, ce serait moi dans dix ans; moi, dont la beauté éblouit, moi dont les rois achèteraient l’amour au prix de leur couronne, moi qui pourrais bien un jour faire hausser les épaules de dédain à un varlet ou à un fauconnier!... Tu vois bien qu’il faut que je meure, Saïd, que je meure, si je ne veux être un objet de risée et de mépris, si je veux descendre au cercueil en reine et non en femme vulgaire!

—Mourir! s’écria Saïd, mais vous n’y songez pas, madame! Mourir! vous si belle, si grande, vous la fille de nos rois...

—Oh! dit-elle avec un sourire, sois tranquille, je mourrai en fille de roi. C’est pour cela, Saïd, que je t’ai demandé un genre de mort qui n’altérât point la beauté, car je ne veux pas que les souffrances du trépas contractent mon visage et le rendent un objet d’horreur pour ceux qui m’ont vue belle. Et puis il me verra, lui, car tu m’embaumeras, tu me placeras dans un coffre de sandal, avec des fleurs et des rubis dans les cheveux, parée comme en un jour de fête...

Saïd frissonnait et attachait un regard éperdu sur sa jeune maîtresse.

—Ensuite, continua-t-elle, tu escorteras et tu feras porter mon cercueil jusqu’à l’Albaïzin, dont il est gouverneur, et tu lui diras:

—Voici les restes de la femme qui vous aimait et que votre dédain a tuée..

La gitana s’interrompit encore; mais cette fois ni ricanement, ni sourire ne suivirent cette interruption; son front s’inclina, rêveur, sur sa poitrine, une larme perla au bout de ses longs cils, et elle murmura d’une voix brisée:

—Alors, Saïd, s’il paraît ému, si cette beauté qui m’aura survécu et qu’il a dédaignée pendant ma vie le touche après ma mort; si, étreint une minute par le remords et la douleur, il incline son front vers mon front et dépose un baiser sur mes lèvres livides; alors, Saïd, tu lui présenteras cette clé et tu lui diras:

—Celle qui vous aimait ouvrit un jour devant vous un coffre rempli de rubis, trésor inépuisable, fortune fabuleuse qui eût suffi à payer tous les royaumes d’Espagne, et elle vous l’offrit en vous disant: «Prends, puisque tu es ambitieux.»—«Non, lui répondîtes-vous l’amour étouffe l’ambition, et je ne veux pas vous aimer.»—Eh bien! aujourd’hui, don Paëz, elle est morte, vous n’aurez pas à l’aimer; votre ambition n’aura point à souffrir de l’amour, et ces richesses là vous serviront. Prenez la clé de ce coffre, ce coffre est à vous... elle vous l’a laissé...

Elle étouffa un sanglot et continua: