XXIX

Où avait donc passé la péniche et avec elle le révérend Peters Town, que l'homme gris croyait si bien tenir en son pouvoir? Pour le savoir, il faut rétrograder de quelques heures, et pénétrer, bien avant le jour, dans une taverne de Rotherithe où se réunissait une population d'ouvriers des ports et des matelots, plus hideuse encore que celle qui se presse, la nuit, sur l'autre rive de la Tamise, dans les bouges du Wapping. Cette taverne avait un singulier nom, l'hôtellerie de l'Ange On y buvait, on s'y querellait, on y échangeait à toute heure des coups de poings et quelquefois des coups de couteau. Quand venait minuit, le landlord posait les volets à sa devanture et avait l'air de fermer boutique; mais les habitués ne s'en allaient pas pour cela. Quelquefois un policeman se montrait au bout de la rue, mais il avait bien soin de ne pas passer devant l'hôtel de l'Ange. Or, cette nuit-là, un homme entra en disant:—Si personne ne me paye à boire, ou si le landlord ne me fait pas crédit d'un verre de gin ou d'ale, je mourrai très-certainement de soif, car je n'ai pas un demi-penny dans ma poche.

—Hé! c'est Nichols, dit un matelot de commerce en levant la tête.—Oui, c'est moi, Robert, répondit Nichols, l'ancien associé de John le rough et de l'Écossais Mac Ferson, pour la capture du condamné à mort John Colden.—Tu as soif? dit le matelot.—Ma gorge est plus sèche que le four d'un pâtissier.

—Et pas d'argent?—J'ai bu mon dernier shilling hier soir.—Viens t'asseoir ici, je t'invite, dit encore le matelot.

Nichols ne se le fit pas répéter, et, sur un signe de Robert, une servante apporta un pot de bière brune.—Ça ne va donc pas? reprit celui-ci.—Non, dit Nichols.—Tu ne veux donc plus travailler aux docks?—Ah! dame! soupira Nichols, c'est l'ambition qui m'a perdu et pour avoir été trop gourmand...—Tu n'as plus de quoi manger? —Hélas!

Et Nichols fit à Robert le matelot, le récit de ses aventures et de ses mésaventures, c'est-à-dire du temps qu'il avait perdu à rechercher John Colden, alléché qu'il était par la prime annoncée. Le matelot, qui était un honnête garçon, haussa les épaules:—C'est des bêtises tout ça, dit-il. Veux-tu travailler? J'ai de l'ouvrage à te proposer.—Quel ouvrage? fit Nichols.—Cinquante shillings et la nourriture pour une semaine.—Plaît-il? fit Nichols.

—Tel que tu me vois, dit le matelot, je suis venu ici pour embaucher quatre hommes. Si tu veux en être, c'est marché conclu.

—Mais pour quelle besogne? demanda Nichols. —Tout ce qu'il y a de plus simple et de plus honnête. Tu as navigué?—Dix ans.—Fort bien. Nous embarquons au point du jour.—Et où allons-nous?—A Boulogne, par la Tamise; nous allons conduire un convoi de chevaux pour le compte de master Manning, le marchand célèbre.

A ce nom, Nichols tressaillit et se souvint de ses aventures sur la péniche.—Cela te va-t-il? insista le matelot.—Oui.—Eh bien! bois encore un coup. As-tu faim?—Oui, dit encore Nichols.

Robert fit servir de la choucroute et du jambon à Nichols, qui se mit à dévorer. Une heure après ils quittaient le cabaret en compagnie de deux autres ouvriers des ports, comme Nichols, anciens matelots.—Les chevaux arriveront par le convoi de cinq heures du matin, à la gare de London-Bridge, dit alors Robert; et il faut que nous soyons à bord pour les recevoir. Mais il nous manque un matelot, où le prendre?—Bah! fit Nichols. Je gagerais tout ce qu'on voudra que nous allons le trouver à bord de la péniche.—Comment cela?—Il n'y a pas de nuit où quelque pauvre diable, qui ne sait où coucher, n'aille s'y réfugier.—Tiens, dit Robert, c'est une idée cela!