Et ils se dirigèrent vers le bord de l'eau, et, un quart d'heure après, ils montaient à bord de la péniche. L'Irlandais Harris n'avait pas quitté son poste, seulement, il avait absorbé les provisions que lui avait apportées le batelier, il avait bu un pot de bière tout entier, et s'était endormi ensuite. Seulement il s'était couché tout de son long sur le panneau qui fermait la cale, au fond de laquelle le révérend Peters Town était prisonnier, et, si celui-ci avait essayé de sortir ou de briser le panneau, Harris se fût certainement éveillé.—Quand je te disais que nous trouverions notre affaire ici, s'écria Nichols en apparaissant, en haut de l'échelle qui plongeait dans les flancs de la péniche. Et, à la lueur du bout de chandelle allumé par Nichols, le matelot Robert et les deux autres compagnons aperçurent Harris l'Irlandais endormi.

XXX

La lumière éveilla Harris en sursaut. En un clin d'oeil il fut sur ses pieds et regarda les gens à qui il avait affaire. Harris, nous l'avons dit, était un véritable colosse et il était doué d'une force herculéenne. Mais il était en présence de quatre hommes, et quatre hommes viennent toujours à bout d'un seul. Mais Harris, en dépit de ses proportions gigantesques, était intelligent et possédait un grand sang-froid.—Que voulez-vous? dit-il.—Tiens, dit Nichols, c'est un Irlandais.—Et je m'en vante, fit Harris. Je vous demande ce que vous me voulez. Et il prit l'attitude d'un boxeur qui se met en défense. Mais le matelot Robert lui dit:

—Tu es ombrageux, camarade. Sois bien persuadé que nous ne te voulons pas de mal, au contraire... et tu me parais homme à ne pas refuser cinquante shillings.—Cela dépend, dit froidement Harris.—Que faisais-tu ici?... demanda encore Robert. Harris avait les deux pieds sur le panneau de la cale, et il était par conséquent toujours maître de son prisonnier.—Et vous-même, répondit-il, qu'y venez-vous faire?...—Je suis le capitaine du bâtiment.—De cette péniche.—Oui.—Eh bien! dit Harris, excusez-moi, mais ne sachant où coucher...

—Je m'en doute bien, reprit le matelot. Seulement, il va falloir choisir, camarade.—Choisir quoi?—Ou aller finir ta nuit ailleurs, ou être des nôtres, car nous allons partir. Harris tressaillit.—Avec la péniche?...—Et un convoi de chevaux.—Diable! pensa l'Irlandais, le maître n'avait pas prévu ça. Comment vais-je tirer le révérend de la cale?

Robert ajouta:—Tu ne me parais pas riche.—Je suis pauvre comme tous les Irlandais, répondit fièrement Harris.—Mais tu ne refuses pas de gagner ta vie honnêtement.—Non, certes.

—J'ai besoin d'un quatrième matelot. Nous allons à Boulogne et nous revenons. Tu seras nourri et tu auras cinquante shillings.—Mais fit Harris qui tenait à gagner du temps, avant de m'embarquer comme matelot, il faudrait savoir si j'ai navigué. Cependant, rassurez-vous, j'ai dix ans de mer et j'ai été pilote-côtier.—Alors, tu tiendras la barre, fit Robert.

Harris eut un frisson de joie à ces derniers mots. Une inspiration, rapide comme un éclair, traversa son esprit. Il était peu probable qu'on eût affaire dans la cale avant le départ, et l'épaisseur du panneau avait dû empêcher le révérend Peters Town d'entendre ce qui se disait dans l'entre-pont.

Or, comme il pouvait tout aussi bien supposer que la péniche était pleine d'Irlandais, il était présumable qu'il continuerait à se tenir tranquille.

Donc, une fois en route, et lui tenant, la barre, Harris était sûr de son plan, c'est-à-dire de la réalisation de cette idée qui venait de lui passer par l'esprit. Cette idée, comme on va le voir, était fort simple. Harris s'était dit:—Je connais la Tamise comme le quartier de Drury lane, où j'habite depuis quinze ans. Je sais qu'à l'embouchure du fleuve il y a des rochers à fleur d'eau, que les pilotes évitent avec soin. Je passerai au travers avec mon habileté merveilleuse, et je me gagnerai ainsi la confiance de mes compagnons, qui ne se défieront plus de moi. Mais, un peu plus loin, à un quart de lieue des côtes, il y a un autre récif; je gouvernerai droit dessus, et la péniche sombrera. Je suis assez bon nageur pour gagner la côte à la nage, et probablement mes compagnons en feront autant. Il n'y aura que le prêtre qui, enfermé à fond de cale, se noiera. Le maître m'avait commandé de le garder prisonnier; mais, à l'impossible nul n'est tenu. Je le noie, c'est tout ce que je puis faire.