Quinze jours s'étaient écoulés depuis le jour où l'homme gris stupéfait, constatait la disparition de la péniche et du révérend, et où celui-ci s'était sauvé à la nage en compagnie du rough Nichols. Pendant ces quinze jours bien des événements avaient eu lieu. D'abord Shoking était redevenu blanc; ensuite on avait instruit deux procès criminels, celui de John le rough, le meurtrier de Paddy et celui de mistress Fanoche, la nourrisseuse d'enfants. John avait été pendu la veille devant la prison de Horsemonger. L'exécution de mistress Fanoche était pour ce jour-là même où nous retrouvons Shoking et l'homme gris. Il était six heures du matin, nuit encore par conséquent; et une pluie fine se dégageait du brouillard.

Cependant grande était l'agitation dans la cité. Aux environs de Newgate street et d'Old Bailey, immense la foule, et il fallait jouer des coudes pour se frayer un passage au travers de ce monde avide de spectacles sanglants et d'émotions. Tous les public-houses étaient ouverts et pleins de buveurs. Il y en avait même un au coin d'Old-Bailey dont le publican avait loué toutes les fenêtres à des lords, à des gentlemen et à des ladies. Les fenêtres se louent, à Londres, pour une exécution, comme à Paris une stalle d'Opéra. Or, parmi les gens élégants qui venaient dans cette maison dont nous parlons, assister au supplice de mistress Fanoche se trouvait une élégante personne dont le visage était couvert d'un voile épais, mais dont la taille svelte annonçait la jeunesse, et les cheveux luxuriants, la beauté. Elle avait loué pour elle et sa femme de chambre, une croisée tout entière à l'étage au-dessus du public-house, et elle était arrivée à quatre heures du matin, alors que la foule encore clair-semée, permettait aux voitures d'approcher.

Le premier étage, dont le public-house proprement dit composait le rez-de-chaussée, était destiné à des meetings et des repas de corps. Aussi était-ce une longue et vaste salle percée de dix croisées donnant toutes sur Old Bailey; or, cette salle était pleine lorsque six heures sonnèrent.

La femme au voile épais et sa camérière étaient donc à leur fenêtre et assistaient avec un empressement et une curiosité dignes en tous points du peuple anglais, à la construction de l'échafaud. Toutes les fenêtres louées étaient occupées, sauf une seule. Il avait suffi cependant de placer dessus une pancarte annonçant qu'elle avait un locataire, pour que personne ne songeât à s'en emparer. Or, la femme au voile épais occupait précisément la croisée voisine. De temps en temps elle tournait à demi la tête vers la porte de la salle. On eût dit qu'elle était plus curieuse de savoir à qui cette fenêtre appartenait pour une heure, qu'elle n'était friande du sinistre spectacle qu'on préparait sur la petite place triangulaire d'Old-Bailey.

Enfin, nous l'avons dit, six heures sonnèrent. Presque aussitôt deux nouvelles personnes entrèrent dans la salle. Il y eut parmi celles qui s'y trouvaient déjà un moment d'étonnement et presque un mouvement de curiosité. Ces deux personnes étaient des gens du peuple, un homme encore jeune, un autre plus vieux, de véritables roughs en guenilles et qui venaient, de par la toute-puissance de la liberté anglaise, s'asseoir, pour leur argent, au milieu de ces gentlemen et de ces ladies. Quelques-unes de ces dernières laissèrent même échapper un geste de répugnance.

Une seule personne ne broncha point, c'était la femme au voile épais. Or, ces deux nouveaux venus qui avaient sans doute donné plus d'un coup de poing pour se frayer un passage à travers la foule qui encombrait les abords de Newgate, n'étaient autres que Shoking et l'homme gris. Ce dernier était venu, dans la journée précédente, vêtu en gentleman et avait loué sa fenêtre, puis il avait parcouru des yeux la liste que lui avait présentée le publican et qui contenait les noms des personnes qui avaient déjà loué des fenêtres. Un de ces noms l'avait fait tressaillir et il n'avait pu s'empêcher de murmurer:—Enfin, je vais donc la retrouver quelque part. Or donc, l'homme gris et Shoking, qui avaient eu leurs raisons sans doute pour se vêtir ainsi, venaient de faire leur apparition, au moment même où l'échafaud était dressé. Les aides de Calcraff allaient et venaient à l'entour, portant des torches, et sur la plate-forme on aurait pu voir le pauvre Jefferies plus pâle encore qu'à l'ordinaire. La femme au voile s'était penchée au dehors. L'homme gris en fit autant. Tout à coup la lueur d'une torche éclaira son visage une seconde et la femme au voile étouffa un cri de surprise: alors l'homme gris s'approcha et avec une courtoisie que ses haillons semblaient vouloir démentir.—Ne serait-ce pas à miss Ellen Palmure que j'aurais l'honneur de parler?

—Silence! murmura-t-elle d'une voix émue. En voyant le prétendu rough s'approcher de cette élégante personne, les ladies et les gentlemen croyaient deviner la vérité. Le rough n'était autre qu'un excentrique gentleman empruntant au peuple anglais ses haillons pour mieux voir à son aise pendre mistress Fanoche la nourrisseuse d'enfants. Et l'homme gris et miss Ellen causèrent dès lors familièrement et personne ne fit plus attention à eux.

XXXIII

Que disaient donc entre eux miss Ellen et l'homme gris? Dès les premiers mots, l'entretien avait pris une tournure tout à fait distinguée et même chevaleresque. Cet homme en guenilles s'était approché de la patricienne en lui disant:

—J'étais sûr, miss Ellen, de vous trouver ici. Miss Ellen eut un dernier éclair dans les yeux, puis elle tendit sa main à l'anglaise à son ennemi.