—Gratuites, sire, ce serait trop cher; je ne connais rien de ruineux comme ce qui est gratuit.
C'est pourtant dans ce petit Salon bleu que s'est faite la Restauration. Au coin de cette table était l'empereur Alexandre; ici, le roi de Prusse; là, le grand-duc Constantin; plus loin se tenaient MM. Metternich, Nesselrode et Hardenberg. On n'avait pas le temps d'écrire; le sort du monde se décidait au coin du feu, dans des conversations ou des tête-à-tête avec les souverains.
L'Hôtel de l'Infantado, rue Saint-Florentin, était bien le cadre le plus bizarre qu'on pouvait choisir pour y renfermer les destinées du monde. Le premier étage était occupé par l'empereur de Russie et ses aides-de-camp; le comte de Nesselrode, son ministre des Affaires étrangères, s'était installé au deuxième avec ses secrétaires. Les gardes impériales russes garnissaient les escaliers, les Cosaques campaient dans la cour et la rue; on ne distinguait guère le jour de la nuit dans le mouvement de ce coin de Paris, ordinairement solitaire et silencieux, animé et bourdonnant comme une ruche d'abeilles en activité.
Je m'étais réservé l'entresol, où je logeais avec le Gouvernement provisoire, composé de Dalberg, Beurnonville, Jaucourt, l'abbé de Montesquiou, avec Dupont de Nemours comme secrétaire, et Beugnot, commissaire à l'Intérieur, où il se noyait dans la paperasserie. On devrait créer pour lui le Ministère du Sentiment, où il pourrait déployer son plus beau talent, et lui adjoindre comme secrétaire d'État l'imprimeur Michaud, qui apporte le Manifeste d'Alexandre aux Français, d'une main, et de l'autre, le poème de La Pitié, de Delille, où l'Abbé Virgile avait adressé des vers prophétiques à l'empereur de Russie.
L'entresol comprenait six pièces: trois sur la cour et trois sur les Tuileries, à travers lesquelles Laborie courait toujours pressé, affairé, agité, essoufflé, la Mouche du coche. Les premières étaient abandonnées au public. Les trois autres se composaient de ma chambre à coucher, où siégeait le gouvernement; le salon, où travaillaient pêle-mêle les secrétaires, les ministres, les hommes en place, et la bibliothèque, où je tenais mes entretiens particuliers. Quand on parvenait à m'y attirer pour une audience promise, ce que je mettais tous mes soins à éviter, il me fallait traverser le salon, arrêté par l'un, saisi par l'autre, barré par un troisième, et de guerre lasse, je retournais au Conseil, laissant le visiteur se morfondre en m'attendant.
Le jour où le Gouvernement provisoire fut organisé, je reçus la visite de M. de Pradt, archevêque de Malines, qui me dit sans préambule:
—Je suis surpris qu'on ait monté une pareille machine sans m'y réserver une place, et je viens savoir ce qu'on prétend faire de moi, car enfin on ne peut pas me laisser de côté dans un semblable moment.
—Vous pouvez rendre un notable service, lui dis-je; nous avons besoin d'un scandale. Vous êtes en grand costume, arborez un mouchoir blanc et suivez toute la ligne des boulevards en l'agitant et en criant; «Vive le roi!» Vous ferez un effet prodigieux.
Tout le monde s'amusa de cette mascarade, où il faillit être écharpé, et il ne lui vint pas à l'idée que je l'avais mystifié.