La jeune duchesse de Dino m'avait accompagné au Congrès de Vienne. En 1809, j'avais demandé sa main à Alexandre pour mon neveu, Edmond de Périgord; mais la mésintelligence ne tarda pas à désunir les deux époux, et ma nièce, la belle Dorothée, devint la grande dame de mon Salon. Elle fut mon partenaire dans cette partie de whist où les atouts manquaient dans nos jeux.
La duchesse était de famille princière par la lignée des ducs de Courlande illustrée par Biren, favori d'Anne de Russie. Elle avait été élevée comme les grandes dames de ces contrées un peu sauvages, dans toutes les élégances du goût français, en y joignant une force d'attention sérieuse et une faculté universelle d'esprit et de langage, et son éducation s'était complétée pendant un séjour de quatre années en Angleterre. À peine âgée de vingt ans, par sa beauté, la perfection de ses traits aquilins, le charme impérieux de sa physionomie, le feu du Midi mêlé à la grâce altière du Nord, l'éclat inexprimable de ses yeux, la dignité de son front encadré de si beaux cheveux noirs, elle était naturellement destinée à faire les honneurs d'un palais, à embellir une fête. De bonne heure mûrie par les réflexion et les fortes lectures, familière avec l'histoire moderne, ses entretiens se portaient volontiers sur les problèmes les plus graves de la politique ou les questions les plus délicates de l'art. Supérieur à sa beauté, comme elle gracieux, séduisant et dominateur, son esprit paraissait la plus irrésistible des puissances, et lorsque sur une pensée politique reçue ou devinée, cette fine et brillante intelligence voulait préparer la conviction, insinuer un conseil, effacer une défiance, entraîner une volonté, elle y faisait mieux qu'un habile diplomate. Plus d'une fois ce renfort ou cette diversion vint heureusement au secours de ma science et la seconder, éludant des contradictions, aplanissant des obstacles, triomphant des indécisions, avant que je fusse engagé avec les autres et peut-être d'accord avec moi-même.
C'est ainsi que l'action politique, commencée le jour au Congrès, se continuait le soir dans les salons. Elle jouait son rôle, et pendant que je faisais de la diplomatie de cheminée, elle faisait de la politique d'éventail, ce qui fit dire qu'elle était plus grande comédienne que mademoiselle Mars, et que je pouvais adopter la devise de Talma: Une Lune: «Je ne brille que le soir.»
J'écris au roi: «Si le Congrès ne marche pas, il danse.» Enfin je signe un traité secret avec l'Angleterre et l'Autriche. Cela finit bien; nous ne perdons que les illusions du sentiment et nous faisons un mariage de raison, sans amour et sans divorce possible.
Je tenais les cartes et j'ai caché mon jeu. On a considéré cette alliance stérile et cette manœuvre contre la Russie comme la faute de la grande partie diplomatique, où la France a failli sombrer six mois plus tard à Waterloo, et Metternich a prétendu qu'il m'avait gagné. J'ai pris ma revanche à la Conférence de Londres.
LES CENT-JOURS
1815.—On donnait une fête à la Cour de Vienne, quand la nouvelle éclate comme une bombe au milieu d'un tableau vivant: «Napoléon a quitté l'île d'Elbe.»
Les rois se retirent dans un salon, les plénipotentiaires se groupent. Tout le monde a perdu la tête. Je reste à l'écart, comme si j'étais étranger à ce qui se passe.
Alexandre m'interpelle:
—Vous l'avez voulu; ne vous ai-je pas averti que les Bourbons étaient incapables de régner.