—Je le crois bien, c'est l'homme de France qui connaît le mieux la Crimée.

—Qu'a-t-on à reprocher au duc Decazes? Il travaille beaucoup, il m'aime bien; malheureusement, ici on le trouve suffisant.

—Suffisant et insuffisant.

—Vous n'êtes pas tendre pour un jeune collègue à son début dans la carrière, et vous oubliez la parole de l'Évangile: «Celui qui juge sera jugé.» Vous n'avez pas l'étoffe d'un Premier ministre dirigeant et l'autorité d'un Président du Conseil.

—Napoléon s'est contenté de moi pondant quatorze ans, et plus, si je l'avais voulu.

Buonaparte n'était pas un roi; il faisait ses affaires lui-même, et la preuve en est qu'il fermait les yeux sur votre incurie, votre dérèglement et votre cupidité.

—Péchés de jeunesse, sire.

—Je vous connais, Monsieur de Talleyrand; vous êtes un vieux politique, sagace et expérimenté, un négociateur habile, sachant tirer parti d'une situation, en vous servant des instruments intéressés à sa réussite; mais vous êtes incapable de la dominer si elle devient difficile et prolongée. Vous avez les qualités d'un homme de cour et de diplomatie, ennemi du travail, indolent, superficiel et léger; mais vous n'avez pas les idées nettes, précises et arrêtées d'un homme de gouvernement. Votre bon sens est une lumière froide qui éclaire les surfaces sans les pénétrer, et vous n'avez pas même eu assez d'âme française pour recueillir les épaves du naufrage de 1814, qu'on vous eût facilement abandonnées. Quand on est indifférent au but et que tous les moyens sont bons pour obtenir un succès personnel, il faut être plus indulgent envers des hommes modestes qui servent les intérêts du royaume.

—Je fais amende honorable, sire; Messieurs Richelieu et Decazes méritent le prix d'Excellence.

Un soir, les deux ministres, se rendant à une soirée du Faubourg Saint-Germain, se trompent d'hôtel et se trouvent au milieu d'un bal donné par la princesse de Talmont, situation singulière qui se dénoua avec grâce et courtoisie. Après avoir séjourné dans le salon pendant le temps commandé par les convenances, ils se retirent et les plaisanteries circulant sur cette méprise inattendue.