—Monsieur, vous avez des abords bien sévères.
—Châteauvieux est escarpé, me répondit-il, mais ce n'est pas une île.
Voilà un de ces coups de boutoir avec lesquels le sanglier découd son homme, sans entamer ma peau de requin, tannée par le Corse et le Roi Nichard.
D'ailleurs, sa personne altière, sous une écorce rustique, était en harmonie avec le paysage: Droit et robuste comme un chêne, le visage rugueux, le front couvert d'une perruque brunâtre, les sourcils mobiles surplombant l'œil dur, le nez fort, la voix mordante, avec des éclats stridents qui découpaient les mots frappés en médaille à l'emporte-pièce. Nous étions taillés pour ferrailler ensemble; mes traits portaient sur les faits et les événements, les siens sur les hommes.
La table est le pivot autour duquel tourne la civilisation. Dans les commencements de notre liaison, en 1828, je donnai un dîner éclectique où j'avais rassemblé des personnages de marque dans toutes les branches des Sciences, des Arts et des Lettres. Il devait y représenter l'Éloquence politique, et il aurait également personnifié la Misanthropie; mais il déclina mon invitation en disant: «Me voilà donc élevé à la dignité d'échantillon.»
À cette époque, toute la Doctrine s'occupa de deux mariages. M. de Rémusat venait d'épouser mademoiselle de Lasteyrie, et il se promettait d'être amoureux; M. Guizot allait épouser mademoiselle Dillon, sa nièce, et il était amoureux tout comme un autre. L'amour doctrinaire me fait rêver.
Mes habitudes sont des plus simples et ne changent guère, ici ou là. Je ne fais qu'un seul repas, le dîner, mais copieux et délicat. Les dîners officiels sont meurtriers, le champagne est un vin faux. Je m'abstiens. Manger quand on a faim, c'est la nature; quand l'estomac ne croit plus à rien, c'est l'art.
Le grand air et le grand jour ne me conviennent pas; je vis aux lumières. Je dors peu; je me couche ordinairement vers quatre heures du matin et je me lève de bonne heure. Mon pouls a une intermittence à chaque sixième pulsation; c'est comme un temps d'arrêt, un repos de nature qui ajoute un septième à la durée de ma vie [7].
Au saut du lit, mon valet de chambre m'accommode en chenille, et je déjeune pour la forme, légèrement et à l'anglaise; ensuite recommence la toilette, assez longue à cause de la coiffure, qui est toute une affaire, et on tourne ma cravate. Je vais faire une promenade, selon le temps, et je travaille quelques heures.
Après dîner, quand je ne reçois pas à mon hôtel, je passe la soirée dans un des salons intimes du Faubourg, qui servent d'hôpital aux blessés de tous les partis, comme autrefois celui de madame de Staël. Si je m'ennuie, je regarde ma bague; c'est un signal compris par les initiés. Quelquefois je sommeille à demi dans les bras d'un fauteuil; j'ai la faculté de m'assoupir à mon gré et de dormir éveillé. On écoute mes radotages et mes souvenirs du temps passé, où je jouais aux échecs sur le damier européen; mais je préfère mon whist, et cette consolation de ma vieillesse a fait appeler les parties politiques jouées dans mon hôtel par le Gouvernement provisoire de 1814, le Whist de M. de Talleyrand. C'est un jeu qui occupe sans préoccuper, et qui dispense de parler et d'écouter. En Angleterre, où j'avais la réputation d'un joueur passionné, on m'appliquait le vers de Pope: