Un jour que le duc donnait un dîner officiel, j'invitai Messieurs Molé et Pasquier. M. Molé s'excusa et partit à la campagne; M. Pasquier prétexta une indisposition.

1821Ministère Villèle.—La Censure est le premier anneau d'une chaîne qui peut entraîner tout au précipice. De nos jours, il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, que Bonaparte, que les Directeurs et les Ministres passés, présents et à venir, sans me compter ou en me comptant, c'est tout le monde. Je tiens pour certain que ce qui est voulu, que ce qui est proclamé bon et utile par tous les hommes éclairés d'un même pays, sans variation aucune, pendant une suite d'années diversement remplies, est une nécessité du temps. Telle est la Liberté de la Presse.

Sur la question du Jury, mon opinion est celle de Malesherbes, et j'ai voté avec lui le rejet de la loi qui proposait le maintien d'une institution sans garantie et sans autorité.

1822.—Le duc de Fitz-James a fait un discours où il m'attaque avec une singulière violence, par des sarcasmes amers et des allusions sanglantes. Je remarque que tous les regards sont fixés sur moi, et je ne quitte l'orateur des yeux que pour prendre des notes. Le duc a beaucoup de talent; à l'exception de ces quelques petites choses un peu trop acerbes, le discours est fort bien. On crut que j'allais répliquer; mais j'en ai entendu bien d'autres, et me rappelant les aménités de Bonaparte, j'y ai renoncé.

1823.—L'Invasion de l'Espagne aura le sort de la première, c'est la fin de la Restauration; Finis coronat opus. Mon discours a allumé la fureur du Roi qui n'a pas mis de gants pour me le dire. Il n'y a qu'une manière de ne pas se tromper, c'est de ne rien faire. Je ne ferai plus rien; mais on aura beau dire et citer le proverbe politique: Quand il n'y a plus de Pyrénées, il y en a encore.

Me voilà condamné à l'inaction. La Chambre des Pairs, la causerie des salons, la littérature,—j'écris mes Mémoires,—le whist, ne sont que les amusements de ma vie oisive et de ma tête inoccupée. La politique me manque; la seule distraction à mon profond désœuvrement serait le jeu des grandes affaires; mais j'ai peu de chances de voir réussir une combinaison ministérielle qui me rendrait le Portefeuille.

Pendant la belle saison, je prends mes regrets en patience. Tous les étés, je fais ma cure aux eaux de Bourbon; je vais goûter la fraîcheur des ombrages de Valençay, dans l'Indre, ou de Rochecotte, en Touraine, le Jardin de la France, près de la duchesse de Dino; quelquefois, l'hiver, je vais me réchauffer au soleil des Îles d'Hyères.

Le Grand Bourgeois.

À Valençay, j'avais pour voisin de campagne M. Royer-Collard, qui habitait Châteauvieux, distant de quatre à cinq lieues. La relation était assez difficile à établir avec un doctrinaire qui ne faisait pas mystère de ses opinions et qui disait: «Il y a deux êtres que je n'ai jamais pu voir sans un soulèvement intérieur, c'est un régicide et un prêtre marié.» Je fis les premières avances, la duchesse de Dino y mit sa coquetterie d'esprit, et il capitula, mais en dictant ses conditions: sous raison de bourgeoisie et de simplicité, sa femme et ses filles n'iraient point à Valençay. C'est à ce prix qu'il se montra bon prince, et je devins petit seigneur, dans ce désert éloigné, pour voisiner avec le Grand Bourgeois.

Ce diable d'homme est un Alceste. La première fois que je lui ai rendu visite, après avoir été cahoté le long des chemins raboteux qui conduisent à son domaine, je n'ai pu m'empêcher de lui dire en arrivant: