Grand' Maman,—c'est le nom du Times dans la Cité,—n'a pas l'illusion de croire qu'il a eu la primeur des Mémoires de Talleyrand. Bien d'autres avant lui ont eu cette bonne fortune, et les Mémoires de Madame de Rémusat en ont donné un avant-goût.
La constante préoccupation du Prince-diplomate a été le kant anglais: «Je n'ai qu'une peur, c'est celle des inconvenances.» Cette crainte, Canaille, tant qu'on voudra, mauvais genre, jamais, a été le principe de ses actes et la règle de sa vie, et sa fin ne l'a pas démentie: «M. de Talleyrand est mort en homme qui sait vivre.»
Il était facile de prévoir que ses Mémoires montreraient une figure de cire, le masque blafard du comédien politique sur la scène et du courtisan gentilhomme en costume de cour, engoncé dans l'entonnoir blanc d'un vaste col émergeant de la haute cravate du Directoire, comme un bouquet fané dans son cornet de papier, avec la grimace figée d'un singe sacerdotal, la pose disloquée d'un clown glacial, arrangé, coiffé, grimé, la quille raide devant l'histoire et la postérité, sur le seuil du vingtième siècle. Cette prévision s'est réalisée, et ces souvenirs du Vétéran de la diplomatie ne sont autre chose que le Mémorial des cours européennes, le Bulletin des cabinets et les Annales des chancelleries.
Si on veut connaître Talleyrand, il ne faut pas le chercher dans la Copie de ses Mémoires, il n'y est pas, et il ne sera pas davantage dans le Manuscrit autographe, s'il se retrouve, mais dans les Mémoires et les Souvenirs de ses contemporains, qui l'ont connu et qui l'ont jugé. C'est là que nous l'avons découvert, comme on peut s'en assurer en consultant les ouvrages suivants:
Extraits des Mémoires de Talleyrand (Apocriphes). Paris, 1838.—Mémoires tirés des papiers d'un Homme d'État.—Mémoires de Châteaubriand, Beugnot, Madame de Rémusat, Rovigo, Rœderer, Mio de Mélito, Guizot, etc.—Méneval, Napoléon et Marie-Louise.—Capefigue, Les Cent-Jours et Les Diplomates européens.—Divers historiens: Louis Blanc, Histoire de dix ans; Thiers, Le Consulat et l'Empire, etc.—Barante, Études historiques.—Mignet, Notices et Portraits. Éloge académique de M. de Talleyrand.—Salle, Vie politique du Prince de Talleyrand.—Dufour de la Thuilerie, Histoire de la vie et de la mort du Prince de Talleyrand.—L. Bastide, Vie politique et religieuse de Talleyrand.—F. D. Comte de ***, Le Prince de Talleyrand.—Gagern, Ma part dans la politique, Talleyrand et ses rapports avec les Allemands.—Lamartine, Cours familier de littérature, M. de Talleyrand.—Sainte-Beuve, Monsieur de Talleyrand.—Sarrat et Saint-Edme, Loménie, Rabbe, etc.—Le Prince de Talleyrand et La Maison d'Orléans.—Le Journal de Thomas Raikes, Londres, 1857.—Essai sur Talleyrand, par sir Henry Lytton-Bulwer, etc.
Dans sa Confession, il se laisse voir en déshabillé, en chenille, tel qu'il est, à visage découvert et en pleine lumière, et non comme il se présente, maquillé, dans le demi-jour discret d'un salon de douairière. À côté de l'histoire morte, solennelle et menteuse des Mémoires, elle offre la chronique vivante, naturelle et vraie des confidences; il dit tout ce qu'il devait taire, il révèle tout ce qu'il devait tenir à dissimuler, en vertu de son principe d'hygiène: «Le grand jour ne me convient pas.»
Ce n'est pas seulement le pastiche d'une Autobiographie, c'est le Roman mouvant et vivant des Hommes et des Choses du dix-huitième et du dix-neuvième siècles, au milieu desquels il a vécu, de 1754 à 1838, de Louis XV à Louis-Philippe. C'est aussi la notation historique de la partie d'échecs jouée sur le damier européen par la France républicaine contre la coalition des monarchies, dans une série de combinaisons présentées sous une forme substantielle et condensée, claire et rapide, qui marquent à vol d'oiseau tous les jalons de l'histoire contemporaine, toutes les phases de la carrière accidentée et les évolutions de la vie politique de Talleyrand.
Si la Confession de Talleyrand n'est pas authentique, elle a pour elle une qualité qu'il serait difficile de lui contester, l'exactitude, la vérité et la franchise de son origine. C'est une mosaïque composée d'éléments épars de toutes les couleurs, rassemblés, groupés et fondus dans un dessin général, de façon à produire le trompe-l'œil d'une Autobiographie; il a paru d'un relief assez saisissant pour être offert aux lecteurs du Figaro sous le pavillon de Talleyrand, et la lettre de M. de Broglie n'aura d'autre résultat que de provoquer le développement de cette Préface, où l'auteur se serait borné à avertir le lecteur d'un procédé littéraire en usage chez les écrivains anciens et modernes.
On refuse donc à la Confession de Talleyrand un caractère d'authenticité à laquelle l'auteur n'a jamais songé; il aurait, en vérité, trop beau jeu pour contester cet avantage aux Mémoires du Prince de Talleyrand.
La presse, qui est l'arsenal de l'opinion publique, a constaté la déception profonde qui a suivi leur apparition, et ce n'était vraiment pas la peine de laisser moisir pendant cinquante-trois ans ces lourds et indigestes tomes plus ou moins historiques.