«Un jeune homme m'offrit son bras pour m'aider à les retrouver, mais cela fut impossible. Je priai donc mon inconnu de me reconduire. Sa courtoisie ne se démentit point; nous prîmes le premier fiacre venu et nous partîmes. J'étais peu à mon aise avec cet étranger; mais il entama une conversation animée et brillante. Je l'examinai alors avec plus d'attention. Il avait une figure charmante, quelque chose de doux et de gracieux dans les traits; l'envie me prit de savoir son nom, je le lui demandai. Il s'appelait Saint-Just.
«Le duc de Fronsac, rongé de goutte, qui venait me voir de loin en loin, nous brouilla ensemble. M. Saint-Just le prit sur un ton si haut que je dus intervenir, et je lui fis des reproches qu'il reçut assez mal. J'ai su depuis qu'il se plaint de moi, et va partout m'accusant d'être aristocrate outre mesure.»
Il y avait alors les prêtres assermentés et les réfractaires; une grande difficulté se présenta pour consacrer les premiers évêques du clergé constitutionnel, et il en fallait trois pour la cérémonie.
J'étais résolu; mais je voyais hésiter mes deux auxiliaires: Gobel, évêque de Lydda, et Miroudot, évêque de Babylone. Il fallait les décider et les engager. Pour y arriver, j'imaginai de leur jouer une comédie renouvelée des Fausses Confidences. La veille j'allai trouver Miroudot et lui dis: «Gobel nous abandonne; pour moi, je sais à quoi cela nous expose et ma résolution est prise; j'aime encore mieux me tuer que d'être lapidé par la foule.» Tout en parlant, je maniais nonchalamment un petit pistolet de poche qu'on appelait le Bréviaire du coadjuteur ou les Burettes de l'abbé Maury. Le joujou fit son effet, une peur chassa l'autre, et les deux augures furent exacts. J'en fis des gorges-chaudes avec mes amis; Dumont de Genève s'en amusa beaucoup.
J'avais un peu oublié les cérémonies épiscopales. Mirabeau, qui avait assisté dans ses prisons à plus de messes que moi, s'offrit pour une répétition générale en costume. Un autel fut improvisé sur la cheminée de Saisseval, et tout marcha bien, sauf les glapissements de ma chienne Pyrame, qui se jetait avec fureur sur mes habits sacerdotaux.
La Révolution valait bien une messe, et je l'ai dite au Champ-de-Mars, sur l'Autel de la Patrie, assisté de deux cents prêtres, en présence de la Famille royale, de l'Assemblée, des Fédérés des départements et du peuple de Paris. J'aperçus La Fayette sur son cheval blanc, l'un portant l'autre, et j'eus l'occasion de dire à ce Général Tartufe, qui me considérait: «Ah çà, surtout ne me faites pas rire.»
Cette comédie se termina par un souper, et j'écrivis au duc de Lauzun:
«Vous savez l'excommunication de Damoclès; venez me consoler et souper avec moi. Tout le monde va me refuser l'eau et le feu; aussi nous n'aurons ce soir que des viandes glacées et nous ne boirons que du vin frappé.»
Mirabeau.
Nous étions très liés; il était noble déclassé comme moi, et je lui devais un bon office. Nos relations cessèrent par suite de la vente et de la publication de Lettres secrètes sur la cour de Prusse, dans une mission qu'il devait à mon entremise. Il me considérait déjà comme un rival de politique, d'esprit et de licence, et dès lors il me traita ouvertement en ennemi.