Bien des années écoulées, je croyais être délivré du poids de cette faute de Bonaparte, dont j'avais été le conseiller secret et l'instrument invisible; mais le vieux prince de Condé n'entendait pas de cette oreille-là. Je voulus en avoir le cœur net, et un jour je me fais annoncer: «Monsieur de Talleyrand-Périgord.»

Il se lève, me reçoit, me reconnaît, puis feignant de me prendre pour mon oncle l'archevêque de Reims, alors Grand-aumônier de la Maison du Roi, autrefois son compagnon d'exil en Angleterre, il me dit avec effusion:

—Ah! monsieur l'archevêque, que je suis aise de vous voir.

Il s'empare de la conversation, et je le laisse aller à tout son train contre la Révolution, l'Empire et ceux qui les avaient servis.

—Je suis fâché de le dire, mais de tous ces coquins, le plus odieux est sans conteste monsieur votre neveu, doublement apostat comme gentilhomme et comme prêtre, et ministre exécuteur de Bonaparte, lors de l'assassinat de mon petit-fils le duc d'Enghien.

Je reçus cette averse comme jadis celles de Napoléon dans ses vilaines lunes, et je me levai pour prendre congé de l'irascible prince.

—Adieu, monsieur l'archevêque, me dit-il, venez me voir demain; mais je vous en conjure, ne m'amenez jamais le drôle que vous avez le malheur d'avoir pour neveu, car s'il avait le front de paraître ici, je me verrais obligé de le faire jeter par les fenêtres.

On ne dit pas ces choses-là, on les fait; mais si les yeux étaient des pistolets, j'étais un homme exterminé.

Voilà un des deux crimes qu'on me reproche; je parlerai en son temps de l'Affaire Maubreuil.

NAPOLÉON