À Austerlitz, je propose à Napoléon un projet d'Équilibre qui assure la paix du monde pour un siècle:
Il ne m'appartient pas, sire, de rechercher quel était le meilleur système de guerre; Votre Majesté le révèle en ce moment à l'Europe étonnée. Mais voulant lui offrir un tribut de mon zèle, j'ai médité sur la paix future, objet qui, étant dans l'ordre de mes fonctions, a de plus un attrait particulier pour moi, puisqu'il se lie plus étroitement au bonheur de Votre Majesté.
Il ne m'écoute pas, et, quand il m'écoute, c'est comme si je chantais. Il connaît pourtant la maxime orientale: «On veut et tu ne veux pas; tu voudras et on ne voudra plus.» Ce désaccord creuse plus large et plus profond le fossé qui nous sépare et dans lequel il finira par tomber. Les trêves qu'il signe dans ses haltes ne marquent que les étapes de sa marche, et il se condamne à toujours combattre ceux qu'il ne pourra toujours soumettre. Une guerre engendra l'autre; il abat le vaincu sans le dompter, sans le gagner et sans le détruire; il sème la haine sur ses pas et la coalition se referme derrière lui. Il n'aspirera jamais à descendre, il sera précipité.
Au commencement, nous avions bien cordé ensemble: lui, l'action, l'œil à la victoire; moi, le conseil et l'œil au danger. Il était inventif, impétueux, hardi et méfiant; j'étais avisé, lent, prudent et frondeur; mon esprit servait de moule à ses idées, il a fini par le briser.
Je savais lui faire perdre du temps quand il voulait tout brusquer; mais ce n'était pas toujours facile; son impatience dérangeait mes calculs quand sa volonté ne les annulait pas, et il a souvent compromis les affaires en faisant une heure plus tôt ce que je conseillais de faire une heure plus tard. Son cheval caracolait sur l'échiquier européen comme dans une boutique de porcelaine, et ce joueur irascible, après avoir renversé les pièces, le cassait sur la tête de son adversaire, ou sur la mienne. Il tordait des hommes de fer et brisait des hommes d'acier; mais j'étais d'une autre trempe et d'un autre métal. À l'entendre, j'étais un hypocrite et un traître, ourdissant des perfidies politiques, même contre lui, et jetant du ridicule sur ceux que je n'osais pas attaquer. À cela je répondais que je n'avais pas à ma disposition l'ultima ratio regum, le canon, ni le privilège d'insulter gratuitement tout le monde sans que personne ait le droit de me répondre. Les crises passées, nous revenions l'un à l'autre après les brouilles et les ruptures, parce que nous nous complétions.
Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, la face du monde aurait changé, dit Pascal. À quoi tient le sort de l'Europe? À la vie, à la santé, à l'humeur d'un homme. Qu'une journée de soleil soit remplacée par un jour de pluie, tous les événements prennent un autre cours et la marche de l'univers en est modifiée. Mais SI est Sa Majesté l'Hypothèse, et il est inutile de raisonner dans le vide sur des choses qui n'existent pas. Si j'avais eu les jambes droites, je commanderais une armée.
J'étais une des rares personnes de la nouvelle cour ayant les traditions de l'ancienne aristocratie, l'oreille des ambassadeurs et la clef des chancelleries. Je savais me faire une arme de cette politesse qui est l'insolence bien maniée, et mon empire sur moi-même ne m'abandonnait jamais, ni dans les grandes circonstances, ni dans les actes les moins importants de la vie.
Mon impassibilité et mon mutisme, qui exaspéraient d'abord Napoléon, finissaient par le calmer, comme un cheval indompté qu'on ne cherche plus à contenir et à diriger; mais on ne savait jamais où s'arrêterait ce Corse sauvage, qui faisait arrêter un pape et fusiller un prince du sang.
J'étais souvent, comme disent les Orientaux, à cheval sur le dos du tigre et harponné par la griffe impériale. Il y eut des scènes effroyables de violence, des orages et des tempêtes, des grondements et des éclats de tonnerre, des fureurs et des colères blanches, des débordements d'injures, des salves d'avanies, des bordées d'insultes et d'invectives.
J'avais fini par m'y habituer, et tant que cela se passait en conversations, j'attendais la fin de l'averse, qui glissait sur moi comme la pluie sur le dos d'un canard. J'étais cuirassé à fond, rien n'avait aucune prise et ne mordait; je dévorais les affronts et je mâchais le mépris, gardant le silence absolu et une implacable sérénité. De temps en temps, je laissais percer un de ces sourires qui valent une réplique, et quand il faisait mine de vouloir me manger, il y avait des arêtes.