A propos des monts Bayen-Kharat on peut, du reste, se demander si Prjevalsky parlait de la même chaîne et du même passage que Huc. Les auteurs européens, pas plus que les chinois, ne sont d’accord sur la limite à laquelle la chaîne de ce nom doit cesser de le porter.

8o Prjevalsky, même lettre :

« Huc parle seulement d’avoir franchi le Mouroussou (c’est-à-dire le Yang-tse-Kiang supérieur) ; cependant la route de Lhaça longe les rives du Mouroussou jusqu’aux sources de ce fleuve dans le massif des Tan-la, sur une distance d’environ trois cent vingt kilomètres. »

Huc, serions-nous en droit de dire, aurait très bien pu, après avoir traversé le Mouroussou, en suivre la rive ; mais dans ce cas, en narrateur fidèle, il nous eût averti de sa route et du moment où il quittait la vallée du grand fleuve. Nous avons mieux à répondre. Prjevalsky parle de la route de Lhaça, il n’a pu approcher de cette ville, sans quoi les nombreux caravaniers lui auraient appris qu’il n’y a pas la route, mais bien de nombreuses routes de Lhaça. Les cartes de M. Dutreuil de Rhins, faites d’après les documents chinois des Thaï-Tsing, l’itinéraire communiqué par M. Devéria, ceux traduits en russe par M. Chechmaref, par M. Ouspenski, les notes des pundits, etc., nous montrent plusieurs gués sur le haut Mouroussou (au moins 5). Chacun suppose au moins un chemin différent ; d’un seul de ces gués se détachent jusqu’à trois routes pour Lhaça[13]. Évidemment nombre de ces itinéraires se rejoignent plus ou moins loin avant la ville sainte. En dehors de ceux qui sont suivis habituellement, une caravane peut modifier le sien selon la saison ; elle tient compte de la pluie ou de la neige, de la sécheresse et des autres conditions de température.

[13] Itinéraire de la Chine, par le Père Palladins.

Non seulement du Koukou Nor à Lhaça il y a plusieurs routes, mais un travail plus approfondi montrerait que le plus souvent les caravanes ne suivent pas la rive du Mouroussou ; c’est du moins la conclusion qui semble indiquée par les travaux de M. Dutreuil de Rhins. Cette comparaison des cartes et des itinéraires est ici inutile ; qu’il suffise au lecteur de savoir que les routes allant à Lhaça sont nombreuses, que, par conséquent, dans cette partie des hauts plateaux on n’a guère le droit de reprocher au Père Huc l’omission de tel ou tel fait géographique, lorsqu’on n’est pas bien sûr de l’itinéraire qu’il a suivi.

D’ailleurs, si Huc avait commis quelque omission. Prjevalsky serait certes un des voyageurs le moins en droit de lui en faire un reproche. Il arrive plus d’une fois au Russe de changer ou de supprimer des noms déjà connus, et cela volontairement, pour donner un caractère de découverte à certaines parties de son itinéraire.

« Cette suppression (des données acquises avant Prjevalsky) est admissible sur la carte d’un itinéraire quand celui-ci est éloigné de toutes données acquises antérieurement, mais non quand ces données sont très rapprochées de l’itinéraire, et même devraient s’y trouver si on en supprimait ou on changeait le nom. » (Dutreuil de Rhins en parlant des cartes de Prjevalsky).

C’est au Mouroussou que s’arrêtent les critiques géographiques adressées par Prjevalsky au Père Huc. Le voyageur russe, n’ayant que trois cents roubles d’argent, n’osa pousser plus loin. Peut-être regretta-t-il, quelques années plus tard, lorsqu’il atteignit la frontière du Thibet, et arriva à douze jours de Lhaça, de n’avoir pas été plus hardi dans son premier voyage ; peut-être alors rendit-il justice au mérite des deux missionnaires français ! Quoi qu’il en soit, il ne les attaqua plus.

En somme, pour qui les examine sérieusement, ces critiques grandissent le Père Huc au lieu de le diminuer. Dans l’insistance que met le voyageur russe à trouver le missionnaire dans l’erreur, on sent une pointe de jalousie ; c’est chez Prjevalsky, le sentiment d’une grande œuvre accomplie par un autre sur son propre terrain, le regret de n’avoir pu en faire autant ; deux simples missionnaires ont fait mieux que l’officier ; il ne peut le leur pardonner. Il n’ose plus discuter la réalité même du voyage comme dans les premiers temps, mais il s’attaque à l’importance du résultat au point de vue des connaissances données sur un pays inconnu. Pendant quelque temps il a voyagé dans les mêmes contrées que Huc ; le Russe ne semble alors préoccupé que de tourner, de parti-pris, tout ce qu’il voit contre le missionnaire. Pour cela, tout moyen lui est bon ; il ne craint pas de se contredire lui-même, de dénaturer le texte de son prédécesseur, de feindre d’en oublier une partie ; malgré ces procédés, il arrive à peine à montrer que Huc pas plus qu’un autre voyageur n’a été infaillible. Il ne le diminue pas, mais il se diminue lui-même ; il fait tort à sa propre réputation de voyageur sérieux et savant. En parlant de Huc il est partial ; il a bien soin de ne pas dire lorsqu’il se trouve d’accord avec lui et encore moins lorsqu’il lui fait des emprunts. D’autres ont fait pour le général russe la comparaison entre son œuvre et celle de Huc et c’est au savant M. Ney Élias que nous empruntons la conclusion suivante :