PRINCE HENRI D’ORLÉANS
LES MISSIONNAIRES FRANÇAIS
AU THIBET
EXTRAIT DU CORRESPONDANT
PARIS
DE SOYE ET FILS, IMPRIMEURS
18, RUE DES FOSSÉS-SAINT-JACQUES, 18
1891
LES MISSIONNAIRES FRANÇAIS AU THIBET
Maintenant, plus que jamais, les affaires de Chine sont à l’ordre du jour ; chaque matin les journaux nous entretiennent de nouveaux massacres d’Européens, de pillage de missions, d’émeutes mal réprimées ; et presque toujours ce sont les missionnaires que ces mouvements atteignent les premiers. Beaucoup de gens qui ont mal étudié ces questions, qui n’ont pas voyagé en Chine, ou qui se sont tenus seulement dans les ports à demi européens, n’ont pas vu que les missionnaires sont les premiers attaqués, parce qu’ils sont les premiers exposés, parce qu’ils sont dans des provinces où des agents diplomatiques ou des commerçants ne pénètrent pas et surtout ne séjournent pas, parce qu’ils prennent pied dans des villes que d’autres Européens craindraient d’habiter. Des sinophiles, nous pensons, mal renseignés, se sont faits les rapporteurs de légendes absurdes, en cours dans la populace chinoise, telles que celle du vol des enfants par les Pères ; des esprits étroits ou passionnés, sous un prétexte humanitaire, ont pris le parti des Chinois contre les missionnaires ; quelques-uns même ont été jusqu’à féliciter les habitants du Céleste-Empire des persécutions qu’ils dirigeaient contre les religieux, leur procurant la gloire du martyre. Je veux croire que ces écrivains n’ont pas traversé la Chine, qu’ils n’ont pas rencontré des Français loin du pays, qu’ils ne les ont pas vu travailler à l’œuvre de civilisation à laquelle ils consacrent leur vie.
Pour nous qui avons trouvé nos compatriotes aux postes les plus éloignés de la frontière de Chine, qui avons vécu avec eux, accueillis à bras ouverts, nous savons ce qu’ils font et ce qu’ils ont fait ; nous leur devons et nous nous devons à nous-mêmes de dire ce qui en est. Ce n’est pas d’une question religieuse, encore moins politique, mais nationale avant tout, que je veux parler ; ce sont les intérêts de la France dans l’extrême Orient qui se trouvent en jeu avec ceux des missions ; je ne crois pouvoir les mieux faire comprendre au lecteur qu’en mettant sous ses yeux le but poursuivi et le résultat déjà atteint par une poignée de Français à la frontière du Thibet. Qu’il veuille bien me suivre à travers une période d’un demi-siècle, le long des crêtes de l’Himalaya d’un côté, ou du cours du haut Mékong de l’autre, il verra les efforts considérables produits par nos compatriotes, les services qu’ils ont rendus, les droits qu’ils peuvent revendiquer et le peu d’appui qu’ils reçoivent de la mère-patrie ; ayant vu ce qui a été fait, il croira peut-être aux sentiments élevés qui animent nos missionnaires, et que l’un d’eux m’exprimait si éloquemment dans ces lignes[1] :
[1] Lettre du P. Gourdin, depuis vingt-sept ans en Chine.
Mien-lin-hien, 11 novembre 1890[2].