[2] Province du Setchuen.
Vous pourrez contredire de visu tous les imbéciles ou mauvais drôles qui diront, peut-être sans le croire, que les missionnaires n’ont pas le cœur français. Sans doute, nous ne sommes pas ici principalement pour motif politique, mais c’est nous calomnier singulièrement que de dire que nous nous désintéressons de l’honneur et des avantages de la mère-patrie. Ces deux choses, les missions et la France, quoique bien différentes, se soutiennent nécessairement l’une l’autre, et la paix mal assise à l’occasion du Tonkin nous a fait plus de mal que n’eût fait peut-être une persécution religieuse.
Vous pouvez dire aussi que non seulement l’influence, mais même le nom de la France ne sont connus dans l’intérieur de la Chine que par nous, puisqu’on n’y voit pas même une boîte d’allumettes qui vienne de France. Par conséquent, que dire des diplomates qui se laissent berner par les mensonges des autorités chinoises et croient faire tort à la patrie en prenant sérieusement nos intérêts ?
Une croix gravée sur une dalle, c’est tout ce qui reste à Lhaça du couvent des Capucins : une croix et l’oubli.
Chaque jour pourtant un peuple curieux foule la large pierre : simples pâtres, enveloppés dans les épaisses tchoupas, le sabre horizontal sur le ventre, les cheveux flottant au vent, descendus de leurs montagnes pour venir vendre quelques bestiaux dans la capitale ; riches marchands, coiffés du chapeau aux glands de soie rouge, vêtus de robes de poulou brun ou vert ; lamas, la tête rasée, drapés dans leur toge de laine rouge, comme des sénateurs romains, la plupart ivres de tchang en l’honneur de quelques morts ; filles de joie, petites, frêles, le teint pâle, les sourcils noircis, les cheveux et les oreilles chargés de plaques d’or ; soldats chinois, insolents, brutaux, sales, exhalant au loin l’odeur repoussante de l’opium ; Cachemiriens au large turban ; musulmans, facilement reconnaissables à leur barbe noire, à leur haute stature, à leur allure fière ; petits Indous du Boutan, chétifs, le teint bronzé, à demi couverts de quelques haillons écarlates, tous orfèvres de leur métier ; gens de toute condition, de toute race, de toute langue parlée dans l’Asie centrale, se pressent dans le quartier de l’Ha-gia, à l’entrée du théâtre chinois ; et, dans la multitude, personne ne se doute qu’entre ces murs où, le visage barbouillé de blanc et de noir, crient, hurlent, gesticulent, sautent et se trémoussent des bouffons chinois, il y a deux siècles, des « lamas d’Occident » enseignaient leur religion sous la protection du Talaï-lama et du Ouang-zeu.
Pour un peuple très ignorant, n’ayant pas d’histoire et possédant une chronologie tellement embrouillée que personne ne peut l’apprendre, l’espace de deux siècles est bien long. A peine les familles qui comptent des vieillards peuvent-elles remonter à des évènements écoulés il y a quatre-vingts ou cent ans.
Bien éphémère a, d’ailleurs, été la prospérité des Capucins italiens ; si leur succès dépassa leurs espérances, il fut de courte durée.
Depuis l’époque où le roi de Lhaça ordonna par décret à son peuple la corvée pour la construction de la maison des Goguer[3], jusqu’au moment où, volés, pillés, dépouillés de leurs biens, les missionnaires furent chassés de la « ville », cinquante ans s’étaient écoulés ; ce qui représentait un demi-siècle de travaux fut anéanti en quelques jours ; mais l’œuvre de destruction ne fut pas complète : les persécuteurs des Pères italiens avaient oublié, en les expulsant, d’effacer la trace de leur séjour ; ainsi qu’un voyageur appose son nom sur un livre ou l’enferme dans une bouteille pour attester son passage, de même les Pères avaient laissé leur signature au sein du sanctuaire du bouddhisme ; ils avaient gravé à toujours sur la pierre l’emblème de la foi chrétienne : la croix.
[3] Goguer (littéralement musulman). Nom donné aux Capucins par les Thibétains.