Forts de leurs croyances, confiants dans l’avenir, ils laissaient dans la ville sainte, en la quittant, leur drapeau, éternel défi porté à la religion ennemie au milieu de son temple même.
L’œuvre des Capucins italiens ne devait pas être à jamais abandonnée : le défi qu’ils avaient porté au bouddhisme, d’autres devaient le reprendre.
Nous allons voir dans ce siècle les efforts héroïques des missionnaires français pour pénétrer dans la Rome de l’Asie et y faire connaître la doctrine élevée de la « religion de France ».
En 1844, deux missionnaires lazaristes, les PP. Huc et Gabet, donnaient le signal des explorations hardies au cœur de l’Asie, en pénétrant, grâce à un déguisement, à Lhaça. Trop vite chassés de la ville pour avoir rien pu y fonder, du moins rapportaient-ils des renseignements précieux ; dans le voyage le plus extraordinaire qui eût été accompli en Asie depuis Marco Polo, ils faisaient connaître deux grandes routes du Thibet, celle du nord et celle de l’est. A Lhaça, ils laissaient le souvenir du nom français, et aux missionnaires français ils montrèrent la possibilité de gagner la ville sainte.
Le charme qui semblait entourer la « ville des esprits » était rompu : on y avait pénétré, on y avait séjourné, on pouvait donc y retourner.
L’année 1846 fut grosse d’évènements dans l’histoire de l’évangélisation du Thibet. Pendant que deux Français pénétraient à Lhaça, le Saint-Siège réunissait cette contrée à la mission du Setchuen, et celle-ci était confiée à des prêtres des Missions étrangères de Paris ; l’œuvre d’exploration et de civilisation entreprise par les missionnaires allait faire un grand pas en passant de la main des Italiens du Bengale à celle des Français de Setchuen.
Avant de suivre nos compatriotes dans leurs rudes voyages, ouvrons la carte d’Asie et jetons un coup d’œil sur le pays vers lequel se porteront tous leurs efforts.
L’ensemble de royaumes et de principautés plus ou moins indépendants, d’États tributaires de la Chine, qu’on comprend sous le nom de Terre élevée ou Thibet, se trouve naturellement défendu, au nord et à l’ouest, par d’immenses déserts glacés, des steppes élevés, des plateaux nus, qui, au point de vue pratique, demeurent infranchissables. Pour qu’il se risque dans cette voie, il faut, au marchand chinois, l’âpre désir du lucre qui lui tient au cœur et lui sert d’âme ; au nomade mogol, la foi religieuse ; à l’explorateur européen, la volonté de remplir un vide sur la carte du monde, le désir de connaître l’au-delà, l’amour de la science.
Dans l’audace du P. Huc, on retrouve le zèle de l’apôtre et l’ambition de l’explorateur ; mais, ce qu’il avait fait, ses successeurs ne pouvaient l’entreprendre, son voyage devait montrer aux missionnaires à venir la nécessité de renoncer à la route du nord ; pour mener à bien leurs entreprises, ils ne pouvaient se laisser isoler de leurs confrères par des centaines de kilomètres de déserts ; avant tout, il leur fallait une base d’opération à laquelle ils fussent reliés ; aussi tournèrent-ils leurs yeux d’un autre côté.