Les Allemands font imprimer en chinois et répandre dans tout l’empire le récit de la guerre de 1870, et quel récit ! Leur ministre, le doyen du corps représentatif à Pékin, donne l’exemple de l’humiliation devant la Chine et obtient pour son gouvernement le protectorat de ses propres missionnaires, portant ainsi un coup direct au prestige de la France dans l’extrême Orient.

Le prétexte de l’ouverture au commerce du premier port de la Corée a été le massacre de nos missionnaires, et ce sont les Américains et les Russes qui ont tiré profit du sang versé par nos compatriotes. Sous l’influence de ces deux puissances, l’entrée de tous les ports et des principales villes de Corée a été déclarée libre ; les Américains inondent la Chine de leurs marchandises à bon marché, qui pénètrent jusqu’à la frontière du Thibet ; ils ne sont que commerçants et ne s’en cachent pas.

Quant à la Russie, elle refuse de mêler sa voix au concert humiliant des plaintes des autres nations européennes ; sachant bien que, chez les peuples d’Orient, il ne faut pas demander, mais exiger, elle suit à bon droit une politique à part ; et les cosaques dont s’entourent ses ministres et ses consuls font plus pour assurer le respect de son nom que toute l’expérience, la diplomatie et la finesse des autres légations.

Dénigrée auprès du Tsung-li-yamen par l’Angleterre, diminuée d’influence par l’Allemagne, la France, sans commerce dans l’intérieur de la Chine, n’est connue dans toute l’étendue de l’empire que par ses missionnaires. C’est son nom, son honneur et son influence qu’elle défendrait en exigeant les réparations dues à ses enfants, car c’est la France impuissante et méprisée que les Chinois insultent, bafouent, dépouillent, dans la personne de ses missionnaires ; et dès lors, l’ignorance voulue, ou l’inaction de notre légation devient coupable… à moins qu’elle ne soit impuissante. Qu’elle ne veuille pas ou qu’elle ne puisse pas agir, sa situation est triste, car s’il est aisé d’attendre dans une légation à Pékin, où il y a peu de péril à craindre, il n’en est pas de même au centre de la Chine, et particulièrement à la frontière du Thibet.


Les échecs des différents voyageurs européens ont été le signal d’attaques contre la mission du Thibet. Le retrait de l’expédition de Mac-Aulay, en 1886, enhardit les persécuteurs ; les lamas se croient vainqueurs. Les trois grandes lamaseries de Lhaça donnent aux couvents des frontières l’ordre de détruire les stations chrétiennes. Au mois de juillet 1887, tout l’établissement des missionnaires à Batang est pillé, puis brûlé, et crime inouï en Chine, la tombe de M. Brieux[10] est violée, ses restes partagés et profanés.

[10] Assassiné en 1889.

Les P. Giraudot et Soulié, munis d’un mauvais fusil de chasse, après avoir tué plusieurs assaillants n’échappent à la mort qu’en s’enfuyant.

Après celle de Batang, la station de Yarégong est détruite ; deux mois plus tard, la maison et l’église de Yerkalo, qui ont coûté dix ans à élever, sont brûlées ; les quatre mille volumes si difficilement transportés aux portes du Thibet sont perdus : pareille aux eaux d’un torrent qui envahirait la vallée emportant tout sur son passage, la persécution semble suivre le cours du Mé-kong ; celle s’étend sur Tsékou, sur Atentzé ; les maisons sont détruites, les chrétiens chassés. Les pertes matérielles seules sont évaluées à plus de 30 000 taels, et ce ne sont pas les plus grandes : le fruit de tant de peines, de travaux, de courageux efforts, de la santé et de la vie même de plusieurs Français est anéanti en quelques mois.

Le mandarin de Tatsien-lou demande ironiquement à Mgr Biet, à qui il s’adressera « puisque le protectorat des missions a été enlevé au gouvernement français » et de Pékin, la légation écrit aux missionnaires, en leur recommandant la prudence… pour se laisser massacrer ? Peut-être.