Lorsque les troupes anglaises se sont avancées à la porte du Sikkim, au Jalep-Pass, un simple brigadier, accompagné de quatre hommes, les ont arrêtées ; ils avaient pour toute arme un drapeau jaune dont les plis flottant au vent laissaient voir la queue du dragon impérial : « les Européens ne pouvaient avancer, on était sur territoire chinois, ce serait une flagrante violation du droit des gens qu’une marche manu militari dans un pays ami, uni par des traités… » ; et les Anglais se sont rendus au raisonnement et se sont arrêtés.

Et lorsque des missionnaires français demandent, conformément à l’article 6 du traité de Tien-tsin, affiché à Lhaça, des passeports pour cette ville, le Tsung-li-yamen refuse : « il ne peut délivrer de papier pour le Thibet, c’est un pays indépendant, sauvage ; le gouvernement chinois ne pourrait protéger le voyageur ».

— Alors, répond-on, si le Thibet est « indépendant » et sauvage, pourquoi ne permettez-vous pas aux voyageurs armés de se défendre ?

— C’est, dira le Tsung-li-yamen, territoire chinois.

Et devant cette chinoiserie qui est une manière détournée de dire aux Européens : « Vous n’entrerez pas au Thibet », les ministres européens s’inclineront. Il est vrai qu’ils ne peuvent guère protester, eux qui, vis-à-vis des Chinois, ont accepté d’être dans une position d’inférieurs, eux qui, insultés dans la rue, parfois même jetés dans la boue, souffrent des humiliations continuelles et en ont presque pris l’habitude, eux qui se sont contentés d’une audience par an de l’empereur et dans la salle des tributaires, tandis qu’en Europe leurs souverains donnent des revues et des fêtes aux marquis Tseng ou aux Tcheng-ki-tong. Quand des voyageurs, étonnés des procédés auxquels ils sont eux-mêmes en butte en Chine, des outrages qu’acceptent les représentants de leurs pays, se fâcheront et frapperont, on leur répondra qu’il faut s’y habituer, que c’est la coutume, qu’on doit supporter patiemment les insultes ; on leur fera valoir les compensations obtenues par les différentes nations européennes.

Les Anglais font ouvrir Tchong-king, le « Liverpool » de la Chine sur le haut Yang-tsé, ont des avantages douaniers ; neutres pendant l’affaire du Tonkin, ils se sont contentés d’envoyer des armes dans le Yunnan[8].

[8] Le winchester s’y vend 20 taels.

S’il n’a pas accepté jadis d’être le commandant en chef des forces chinoises contre les Russes, du moins le général Gordon a appris aux Chinois la tactique à suivre contre les Européens.

La conduite de Gordon, de Mesny, et de tant d’autres s’explique : ils sont payés ; il en est de même de ceux qui vendent actuellement des fusils aux sociétés secrètes. Il semble que la politique de l’Angleterre en Chine consiste à profiter de tout pour s’enrichir ; il n’est pas jusqu’aux massacres de voyageurs anglais, de missions protestantes, qui ne rapportent à leur gouvernement. Une répression violente compromettrait trop d’intérêts ; une compensation pécuniaire ne trouble personne et est plus avantageuse. L’assassinat de Margary a été taxée à 42 ouanes[9] d’argent ; pour le pillage de Tcheng-Kiang, où des cipayes ont été tués, on a demandé de l’argent ; pour l’attaque des marchands de Bhamo, de l’argent, et pour les prochains massacres on demandera encore de l’argent, toujours de l’argent. La cote commence à s’établir ; les Chinois sauront bientôt, à peu de chose près, ce que coûte la vie d’un Européen.

[9] 1 ouane = 10 000 taels : de 60 000 à 80 000 francs, suivant le cours.