La venue des voyageurs anglais, qui ont tant profité de la rencontre de nos missionnaires dans ces contrées où les leurs ne peuvent ou ne veulent pas séjourner, n’a guère été utile à la mission du Thibet ; bien que les Pères français sachent à quoi s’en tenir à l’égard des Anglais, et qu’ils n’attendent pas une reconnaissance personnelle, ils peuvent espérer du moins que ces différents voyages contribueront à l’ouverture du Thibet. Il n’en a été rien, au contraire. Dans les colonies anglaises ayant affaire à la Chine, deux partis se trouvent en présence : la Chambre de commerce de Chang-haï et celle de Calcutta.

La première l’emporte généralement ; n’ayant en vue que de créer la route du haut Yang-tsé à la Birmanie, d’obtenir des concessions douanières ou l’ouverture au commerce anglais de villes importantes, elle s’oppose énergiquement à des tentatives d’exploration ou d’expédition au Thibet qui pourraient irriter la susceptibilité du Tsung-li-yamen. Aussi les marchands de Chang-haï ne paieront-ils le voyage de Gill qu’à la condition qu’il ne reviendra pas par le Thibet et les Indes, recommandation d’ailleurs assez inutile.

La résistance de leurs compatriotes de la côte de Chine n’empêche pourtant pas entièrement les Anglais de l’Inde de s’agiter ; ils grondent, menacent, mais n’avancent pas : une marche militaire au Thibet serait grosse de conséquences ; les rapports avec la Chine se tendraient, le contact serait immédiat, les intérêts commerciaux en souffriraient.

L’ouverture du Thibet serait aussi le signal de la rencontre avec les Russes, dont les sujets sont en Kachgarie. Le choc a été suffisant en Afghanistan, il faut éviter de le renouveler. La politique anglaise ne se plaît pas dans les contacts avec les nations fortes : il vaut mieux éviter les frottements, solder des alliés qui serviront de tampons, paieront les pots cassés quand il y aura lieu, arrêteront au besoin les voyageurs étrangers trop hardis, en un mot, permettront au gouvernement qui les entretient d’agir à sa guise en mettant sa responsabilité à couvert. On enverra des métis indo-thibétains en espions ; malgré leur connaissance de la langue, ils seront encore souvent heureux de trouver nos missionnaires et d’avoir recours à eux pour pouvoir continuer leur voyage[6] ; ils rapporteront des renseignements plus ou moins exacts ; derrière les lunettes que leur auront fournies les ingénieurs anglais, ils garderont leurs yeux d’Indous émerveillés ; ils verront des ours blancs, des troupeaux d’antilopes par milliers ; des bandes de pèlerins ramassant des fossiles sur les bords du Namtso, ils y verront parfois trois cours d’eau où il n’y en a qu’un, ils donneront des noms qu’aucun de leurs successeurs ne pourra identifier, on publiera leurs notes et leurs protecteurs diront à haute voix que les « sujets de la reine » ont séjourné à Lhaça.

[6] En 1882, Kishen sing, arrivant de Satcheou à Tatsien-lou, à la suite d’un marchand qu’il sert comme palefrenier, est heureux de recevoir de la main des missionnaires un subside lui permettant de retourner aux Indes.

Mais lorsque quatre « officiers anglais », s’appuyant sur une des clauses de la convention de Tché-fou, voudront remonter le Yang-tsé pour faire une reconnaissance au Thibet, ils seront arrêtés.

Baber, qui en quittant Tatsien-lou a invité un peu à la légère les missionnaires « à prendre le thé à son consulat (?) de Taly ou de Lhaça » attend à Tchong-king, pour gagner le Thibet, que le pays soit pacifié. Malgré les lettres de Mgr Biet qui dément la nouvelle des troubles de Lhaça, et montre que l’occasion est propice pour y entrer, il engage les officiers à attendre comme lui, et les conseils que lui dicte la prudence sont écoutés[7].

[7] Déjà en 1861 trois officiers anglais venus de la côte de Chine pour gagner les Indes par le Thibet ne s’avancèrent que jusqu’au Setchuen. A la nouvelle des troubles au Thibet, ils retournèrent sur leurs pas.

C’est en vain que Mac-Aulay aura sur la frontière du Sikkim fait gravir à ses éléphants les gradins de l’Himalaya, pour faire à Lhaça une entrée digne d’un voyageur anglais ; il devra attendre que les fêtes du nouvel an se passent, à cause de l’affluence de lamas qui pourrait être dangereuse ; puis que la neige fonde, puis qu’on lui permette d’avancer, finalement il devra redescendre dans les plaines chaudes sans avoir pu tenter de franchir la frontière de la « Terre des esprits ».

Qui rira ? C’est le Tsung-li-yamen.