Avec Tatsien-lou et Yerkalo, Batang et Tsékou sont, en 1877, les centres des principaux groupes de la mission. Ces stations sont disposées sur deux lignes qui s’étendent chacune sur plus de 250 kilomètres à vol d’oiseau et viennent se couper à angle droit à Batang, c’est-à-dire à la route impériale de Pékin à Lhaça. La mission forme ainsi un coin dont la pointe serait enfoncée sur la voie de pénétration au Thibet vers le cœur de ce pays encore fermé.
Réduits à leurs propres forces, les missionnaires français sont dans l’obligation de rester à la porte de ce Thibet dont la Chine continue à leur fermer l’accès en dépit des traités ; ils ont du moins la consolation, si c’en est une, de ne pas être les seuls à échouer. Leurs tentatives répétées aux frontières de l’Inde, du Yunnam et du Setchuen, les observations, les études de linguistique et d’ethnographie qu’ils ont envoyées, les rapports qu’ils ont adressés, les cartes relevées par l’abbé Desgodins, sa correspondance avec Francis Garnier d’un côté, et de l’autre, dans des régions touchant au Thibet, les prodigieuses découvertes de l’abbé Armand David, qui révèlent une flore et une faune inconnues, des espèces, des genres même, éteints ailleurs ; l’ensemble de ces travaux considérables de tous genres a appelé l’attention de l’Europe sur le Thibet. Après 1870, des voyageurs de tous les pays essayeront les uns après les autres de soulever un coin du voile dont les Chinois couvrent avec un soin si jaloux cette contrée inhospitalière, et, à tour de rôle, ils s’en iront après un échec.
Le général russe Prjevalsky, arrivé avec quinze hommes armés, à une douzaine de jours de Lhaça, doit se retirer « devant la volonté du peuple thibétain ».
Le fameux comte hongrois Béla Zéchenyi a cru prendre les Chinois par leur faible en leur disant qu’il va honorer ses ancêtres dont les restes reposent à Lhaça. La religion du Chinois n’atteint pas à la hauteur de ses intérêts. Un grand mandarin accompagne le comte, lui fournit une escorte d’honneur et reçoit quelques milliers de taels des grandes lamaseries de Lhaça pour l’arrêter à Batang ; c’est là que Zéchenyi débouche sa fameuse bouteille de champagne qu’il devait boire au Potala. Trompé depuis la côte de Chine, successivement par un Juif hongrois qui lui a fourni du faux argent, par des missionnaires protestants, puis par son propre interprète, il doit s’arrêter devant la perfidie chinoise aux portes du Thibet, lui « qui n’avait jamais été trompé ».
Des Anglais venus de la côte de Chine, les uns après les autres, tous par la même voie du Yang-tsé pour aboutir à Tatsien-lou, descendent au sud et débouchent en Birmanie ; ils voyagent dans un but de commerce, dessinant à tour de rôle cette grande route commerciale qu’ils voudraient tant créer à leur profit, à travers la Chine, pour éviter à leur commerce de l’Inde le long détour des côtes.
Ce sont Gill et Mesny[4], deux aventuriers, bien Anglais dans leurs aventures : le premier a été reconnu pour son héritier par un riche lord dont il a ramassé le chapeau dans la rue ; le deuxième, issu d’une ancienne famille française de Jersey, se réclame de son ancienne origine pour vivre avec les missionnaires français dont il recevra l’hospitalité comme de compatriotes, jusqu’au moment où, payé par la Chine, il se battra contre nous au Tonkin. Il est vrai qu’il fait des affaires et que sa conscience est au plus offrant. A ces commerçants succéderont d’autres explorateurs anglais ; ils s’arrêteront tour à tour chez les missionnaires français et les remercieront de leur hospitalité chacun à leur manière : Baber, que ses compatriotes ont surnommé le Marco Polo des temps modernes, séjournera un mois auprès de Mgr Biet[5] ; il viendra chaque jour écrire plusieurs heures sous la dictée du vieux missionnaire ; celui-ci croira servir la cause de la civilisation du Thibet en fournissant des renseignements au voyageur anglais ; il lui traduira des chansons thibétaines, relèvera dans ses notes de grandes erreurs, l’étonnera en lisant l’écriture des Si-Fan qui n’est autre que le thibétain, lui prouvera qu’en dépit de ses grandes oreilles « l’âne des Rochers » des Chinois n’est qu’une antilope. L’Anglais poussera sa grossièreté naïve jusqu’à répéter à quelques jours de distance les mêmes questions au missionnaire, cherchant à le trouver en contradiction ; il partira enfin muni d’une provision de notes inédites, très intéressantes, étonné d’avoir trouvé chez nos compatriotes des Européens aussi aimables pour d’autres Européens, quoique d’une religion différente : « Vous êtes libéral », dit-il à Mgr Biet en le quittant. Les pasteurs protestants ne l’ont pas, paraît-il, habitué à ces procédés. Et lorsque, de retour en Angleterre, Baber publie cette intéressante relation, dont il doit plus des trois quarts à la bonté de nos compatriotes, non seulement il ne leur en envoie pas un exemplaire, mais il ne les nomme même pas dans son récit.
[4] Arrivé pauvre à Canton, adopté par un Chinois nommé Ouang, Mesny se brouille vite avec son protecteur et prend le nom de Mé-ta-jen ; voyageant en Chine, accueilli cordialement par les missionnaires français, pendant la guerre du Tonkin, il ira à Yunnan-sen, se fera héberger par nos compatriotes, et les quittera leur annonçant qu’il part pour Canton ; il aura honte de leur dire qu’il va au Tonkin, mais on apprendra qu’il s’est battu dans les rangs chinois à la prise de Son-tay.
[5] Mgr Biet, évêque de la mission du Thibet depuis 1877, époque de la mort de Mgr Chauveau.
Cela se passe de commentaires.