Un médecin légiste, fonctionnaire officiel et que je n'avais jamais vu, mon certificat d'aliénation mentale tout rédigé, m'attendait à Agram, aux ordres de la police, avec une infirmière de l'asile de Dœbling.
Ces gens et une équipe de détectives restèrent aux aguets une semaine. Il s'agissait de nous faire venir en ville. On n'osait pas nous arrêter au château de Lobor, en pleine campagne, où nos défenseurs, en un clin d'œil, seraient accourus.
Alors, l'autorité militaire convoqua le comte, à Agram. Officier en congé, il devait répondre à cet appel.
Nous eûmes le pressentiment du coup de force. Mais puisque, au château, notre situation était pénible, par suite du revirement de son possesseur qui avait pris le parti de s'éloigner, emmenant la Comtesse Keglevich, il nous parut que rien ne pouvait nous arriver de pire qu'une désaffection si cruelle. Il en serait ce qui pourrait, le comte se rendrait à la convocation reçue, et je serais aussi à Agram. Impossible pour moi de m'éloigner d'un danger qui pouvait le menacer.
Nous partîmes. Je descendis avec ma dévouée comtesse Fugger à l'hôtel Pruckner. Le comte gagna l'appartement qu'il avait fait retenir. Moi le mien. Nous étions arrivés tard, dans la nuit.
Au matin, vers 9 heures, je n'étais pas encore levée, on força la porte de ma chambre.
Je vis entrer l'agent-avocat du Prince, suivi d'hommes vêtus et gantés de noir, policiers en tenue de gala. Le médecin légiste et l'infirmière de Dœbling les escortaient, à distance.
Le train spécial trépidait en gare. Quelques heures plus tard, sans avoir eu la possibilité de me reconnaître, rayée soudain de la société normale, j'étais dans une cellule de Dœbling, aux abords de Vienne. Par un guichet ménagé dans la porte, on pouvait me surveiller. La fenêtre avait des barreaux énormes. Je l'ouvris. J'entendais hurler.
On m'avait placée dans le quartier des fous furieux. J'en voyais un, lâché, pour changer d'air, dans une petite cour sablée, aux parois matelassées. Il bondissait et se heurtait en poussant des cris affreux.
Je me retirai, horrifiée, me bouchant les yeux et les oreilles. J'allai tomber sur un lit étroit, et, sanglotant, je cherchai à me cacher sous l'oreiller et les couvertures, pour ne pas voir, pour ne pas entendre.