Or, le 15 juin précédent, à l'échéance des soi-disant fausses traites, les susdits tiers créanciers, non plaignants d'ailleurs, avaient été intégralement remboursés par le Prince de Cobourg tenant ma signature pour bonne dès lors que j'étais à Dœbling, et que le Comte était perdu. Oui, bien perdu et à jamais, à ce que pensait, du moins, son bourreau. En effet, quoique, par des amis zélés, le comte eût pu obtenir une déclaration signée des escompteurs, attestant qu'ils n'avaient rien à réclamer et qu'aucun préjudice ne leur avait été causé par le comte Geza Mattachich, cette pièce, l'auditeur la repoussa, la dissimula au tribunal. Il n'en fut pas fait état.
Et l'abominable jugement prétendit faire du comte, gentilhomme entre les gentilshommes, un faussaire et un voleur, bien qu'il fût innocent et que tout criât son innocence.
Mais je m'attarde à des infamies qu'il est superflu de rappeler. On sait que l'affaire fut évoquée, quatre ans plus tard, au Reichsrat, grâce au parti socialiste indigné[1].
Le Comte a été vengé, du haut de la tribune parlementaire, et l'espèce de justice qui déshonorait l'armée autrichienne a cessé d'exister, ensevelie dans la ruine d'une monarchie et d'une cour trop longtemps criminelles.
[1] Extrait du compte rendu de la séance du Reichsrat, du 17 avril 1902. Interpellation du député Daszynski:
«Messieurs, le second jugement qui a été prononcé à la suite de la demande en révision du premier procès a admis que M. Mattachich n'avait falsifié qu'une seule des signatures!
«Ce verdict du tribunal militaire supérieur est d'une importance capitale dans toute cette affaire. Car, Messieurs, si le tribunal militaire supérieur avait simplement rejeté le pourvoi, nous pourrions croire encore que Geza Mattachich avait faussé les deux signatures. Or, puisque Mattachich n'a fait de tort à personne, puisque les usuriers ont recouvré tout leur argent avec le formidable taux de plusieurs centaines de mille florins au jour de l'échéance, puisque, de tout cet argent, pas un traître liard n'est entré dans la poche de Mattachich, détail qui, en effet, n'a pas été relevé à la décharge de celui-ci, nous sommes en droit de nous demander quel intérêt aurait eu Mattachich-Keglevich—à moins d'admettre chez lui un singulier goût de perversité—à corroborer par une fausse signature les traites de la princesse de Cobourg qui ont été reconnues comme bonnes?
«Et maintenant, Messieurs, si nous nous posons la question: Cui prodest? nous répondrons que ce ne fut certainement pas à Mattachich-Keglevich,—car cela n'a pas eu d'autre résultat que de l'envoyer au pénitencier de Moellersdorf,—mais bien aux bailleurs d'argent. Il était d'une grande utilité pour eux qu'une fausse signature fût ajoutée à une bonne, car c'est un fait bien connu que pour les usuriers une signature contrefaite vaut mieux qu'une authentique, et je vais vous dire pourquoi.
«Avec une signature vraie, le mari, qui est obligé de faire honneur à ces sortes de dettes, peut dire: «Je consens à payer, mais défalcation faite des bénéfices retirés par les usuriers», et c'est ainsi que le prince de Cobourg a payé dans bien des circonstances. Mais, cette fois, les usuriers ont riposté: «Non! Grâce à une fausse signature, nous avons la possibilité de faire du scandale, de menacer; nous avons entre les mains une arme dirigée contre le prince de Cobourg et contre tous les cercles de la cour.»
«Messieurs, je vous ai suffisamment prouvé que le second jugement avait posé l'affaire sur un autre terrain et l'avait éclairée d'une façon tout à fait nouvelle. S'appuyant là-dessus, Mattachich s'était adressé à la Cour d'appel souveraine et ce tribunal a décidé qu'après examen de la procédure il y avait lieu de confirmer le second jugement et de repousser l'appel formé par le condamné!