Une femme placée en évidence par le sort pour plaire et gagner les esprits et les cœurs, a, plus qu'une autre, l'obligation de bien composer sa toilette. La Reine y réussissait si heureusement qu'elle était donnée en exemple, à Paris, par les arbitres des élégances.

En tout temps, la mode est singulière, ou, du moins, le paraît. Sans cela, elle ne serait pas la mode. Elle est d'ailleurs bien moins variée qu'on ne pense. Ses innovations, réputées toujours nouvelles, proviennent d'un petit fonds de trouvailles et d'arrangements que, déjà, le serpent, sinon Eve, connaissait dans le Paradis terrestre.

La Reine suivait la mode sans innover. C'est l'affaire d'autres reines, dites reines de la mode. Elles ont, pour cela, des raisons que la raison ne connaît pas. Mais la Reine adaptait et perfectionnait. C'était miracle de voir le parti qu'elle tirait des dentelles de fées, gloire et charme de la Belgique. J'ai gardé souvenir d'une certaine robe en soie cerise, surmontée d'un fichu en Chantilly, qui était une des plus belles choses que j'aie vues de ma vie.

Souvent, la Reine ornait de guirlandes de fleurs fraîches ses robes de réception. Elle savait en tirer un parti incomparable. Et quelle fête, pour mes sœurs et moi, quand nous étions requises de courir les parterres ou les serres, et de préparer les guirlandes de roses, de dahlias ou de reines-marguerites dont notre souveraine chérie allait se parer.

Parfaite musicienne, la Reine allait de quelque czarda exécutée en virtuose du piano à une mélodie italienne ou un air d'opéra qu'elle interprétait d'une voix de soprano que plus d'une cantatrice professionnelle put lui envier.

Un de ses plaisirs fut de chanter avec Faure, l'illustre baryton, artiste de bonne compagnie et qui était partout à sa place. Ils furent merveilleux dans le duo d'Hamlet et dans celui de Rigoletto… Tout cela est bien loin! J'y pense quand même avec émotion!

La Reine recevait à ses réunions privées une élite artistique sur le même pied que la meilleure société de Belgique. Elle suivait attentivement la vie du Théâtre de la Monnaie et du Théâtre du Parc. Elle s'intéressait aux talents méritants; elle n'ignorait pas les angoisses et les difficultés d'une carrière où l'on vit quatre heures par jour au sein de l'illusion et vingt heures en face de la réalité. Fréquemment, sa sollicitude pour les artistes s'exerça d'une façon aussi délicate qu'opportune. Son souvenir est resté dans plus d'une mémoire. Au théâtre, la reconnaissance est moins rare qu'ailleurs. On ne dira jamais assez combien ce monde, qui paraît frivole, compte de cœurs bien placés. Corneille est toujours, pour lui, derrière quelque portant du décor de la vie.

La Reine aimait les chevaux avec l'intelligence d'une écuyère consommée. Conduire d'ardentes bêtes était son goût, dont j'ai hérité. Elle affectionnait des chevaux hongrois qui n'étaient sûrs que dans ses guides. Rafraîchis de champagne, réconfortés, en cours de route, d'un pain trempé dans du vin rouge, ils dévoraient l'espace. On eût dit que la Reine les menait au bout d'un fil de laine: elle les conduisait à la voix.

Elle dressait elle-même ses chevaux et leur apprenait des tours extraordinaires. J'en ai vu un monter le grand escalier de Laeken, entrer chez la Reine, redescendre, comme si de rien n'était, obéissant simplement aux paroles de ma mère.

Ce qui l'amusait le plus, c'était, souvent, d'atteler deux ou quatre bêtes différentes et qui n'avaient jamais été ensemble, si ardentes, d'ailleurs, que personne d'autre qu'elle n'aurait osé les mener. A force de patience, et comme par l'enchantement de sa voix, elle rendait dociles les plus rétives.