Me Stimmer a répondu à mon appel. Il a passé outre aux considérations de forme que l'illégalité de ma situation pouvait suggérer. L'humanité parlait plus haut que l'arrêt qui m'avait exclue de la double monarchie pour me jeter en Allemagne, où j'avais failli succomber à la misère et aux persécutions. Puisqu'en Hongrie, j'avais chance de connaître des jours meilleurs, Me Stimmer m'y accompagna.
J'étais à bout de forces, lorsque je cessai d'être errante, arrivée à Budapesth, dans un hôtel honorable. Je pus renaître. Les autorités ne voyaient pas d'inconvénient à ma présence. Sur ma prière, le Comte eut la permission de venir de la petite ville où il était interné, s'occuper de mes intérêts pendant quelques jours, à différentes reprises.
Malheureusement, la guerre se prolongeait désespérément. La vie devenait de plus en plus difficile. L'Autriche et la Hongrie ne se faisaient plus d'illusions. Eclairées par la défaite, elles maudissaient Berlin. Budapesth entrait en ébullition.
Soudainement, tout croula. Un vent de bolchevisme passait, furieux, sur la double monarchie. J'ai vécu en Hongrie ces jours extraordinaires. J'ai vu de près les Commissaires et les soldats de la Révolution. J'ai connu les visites, les perquisitions, les interrogatoires. Mais tout de suite, mon infortune a désarmé les farouches champions du communisme hongrois. J'ai rapporté au début de ces pages ce mot de l'un d'eux, vérifiant ma misère: «Voilà une fille de Roi encore plus pauvre que moi.»
Vivrais-je des siècles, je revivrais toujours, par la pensée, les émotions que j'ai traversées dans la tourmente qui renversait les trônes et jetait au vent les couronnes. Les âges disparus n'ont rien vu d'aussi formidable.
Au bord du Danube, entre l'Orient et l'Occident, l'effondrement de la puissance prussienne et du prestige monarchique avait une ampleur plus sensible qu'en d'autres points.
Je me demandais si je vivais encore, vraiment, dans le monde que j'avais connu, et si je n'étais pas le jouet d'un interminable cauchemar.
Nos peines, nos embarras, nos personnes ne sont plus rien dans le tourbillon des forces et des passions humaines. Je me sentais emportée, comme tout ce qui m'environnait, dans l'inconnu des temps nouveaux.
XX