J'hésitai d'abord à m'aventurer jusqu'au pont-frontière, de crainte d'être reconnue. Puis, je songeai qu'il était improbable qu'un homme en faction, si je restais à quelque distance, fît sérieusement attention à moi. Au demeurant, ma meilleure chance était de ne pas me cacher des sentinelles, et de me promener de leur côté, avec mes chiens. Les soldats, toujours les mêmes à tour de rôle, s'habitueraient à me voir dans le paysage. Je serais pour eux quelqu'un d'inoffensif et du pays.

L'envoyé du Comte me pressait de partir. Je résistais. Il conseillait une fuite nocturne. Je n'étais pas de son avis. Je répondais:

—Je passerai à mon jour, à mon heure, quand j'aurai le pressentiment que l'instant propice est venu.

J'ai toujours eu, dans les circonstances difficiles, des intuitions qui sont comme un avis intérieur de la décision à prendre, de la conduite à tenir. Je leur ai obéi, et ce que j'espérais s'est accompli.

Un matin, je me suis éveillée sous l'empire de cette idée:

—Ce sera pour aujourd'hui à midi!

J'ai fait prévenir le messager. Il pouvait passer sans encombre avec Olga, grâce à des papiers en règle. Ils ont pris les devants. Je devais les retrouver au pied du clocher autrichien, là-bas, très loin et très près à la fois!

Si la sentinelle m'arrêtait, si l'on m'interrogeait, j'étais prisonnière…

Vers midi, à pas lents, mon grand chien gambadant autour de moi, le petit, dans mes bras, je me suis promenée le long du ruisseau. Le soleil automnal était encore ardent. La sentinelle s'était mise à l'ombre, un peu à l'écart du pont. Je m'y suis engagée, d'un air d'habituée qui flâne en rêvant. Le soldat ne s'est pas inquiété de mon passage. Je me suis éloignée tranquillement, mais mon cœur bondissait dans ma poitrine. J'étais en Autriche! Arrivée au village, j'ai rejoint ma suite. Un fiacre m'attendait. Il m'a menée à Salzbourg, dans une manière d'auberge où je pouvais être en sûreté.

J'ai attendu trois jours mon conseil viennois, Me Stimmer, secrètement informé de mon retour en Autriche et de mon désir d'aller sous sa sauvegarde à Budapesth.