Bien des choses et bien des gens n'étaient déjà plus les mêmes dans la monarchie austro-hongroise.

Mais, grand Dieu! l'apparence que je pusse faire le voyage! D'abord, je n'avais point de papiers en règle. La révélation de mon nom et de mon titre me ferait sur-le-champ retenir. Puis l'hôte payé, grâce au messager, je ne disposais que de moyens limités. L'Autriche, il est vrai, n'était pas loin. Nous y pouvions aller par la montagne et par la Bohême; mais l'envoyé du Comte déclara qu'il était hors d'état, faute de souffle et de jambes, de me suivre dans les sentiers de chèvres où, forcément, nous aurions à passer. Le plus sage était de gagner Dresde et, là, de choisir un chemin plus commode.

Le soir venu, notre hôtelier ferma les yeux sur mon départ. Il signalerait seulement le lendemain que j'avais disparu.

Quand il dut le faire, j'étais en Saxe. Mais, de ce côté, le passage était encore trop hasardeux, si près de Lindenhof et dans un royaume où mon malheur avait fait tant de bruit. Nous songeâmes à un petit village, proche de la frontière, du côté de Munich, où tout était moins rigoureux que dans la région de Dresde, et nous y parvînmes sans inconvénient.

Le difficile n'était pas de voyager à travers l'Allemagne, c'était, pour moi, de séjourner en un lieu retiré sans être découverte et signalée, puis de franchir la frontière sans passeport, et enfin de gagner Budapesth.

Cette odyssée ferait un livre. Elle aboutit, pour lors, à un village bavarois, où je repris haleine. Une bonne dame m'accueillit charitablement, avec ma fidèle Olga.

L'envoyé du Comte continuait de veiller sur moi, logé dans le voisinage.

De ma fenêtre, j'apercevais le clocher du village autrichien où je devais passer pour me diriger ensuite vers Salzbourg, Vienne et la Hongrie. J'étais au bord de la terre promise. Un petit bois m'en séparait, au bout duquel passait, en lisière, un mince cours d'eau familier aux contrebandiers, car il séparait la Bavière de l'Autriche, et, la nuit, servait de route à la contrebande.

Je ne pouvais m'y risquer. Il fallait que je le franchisse sur un pont constamment gardé par une sentinelle. Au delà de ce pont, je n'étais plus en Allemagne!

Rapprochée de Munich, j'avais pu reprendre deux chiens que j'affectionnais. On sait ma passion des bêtes. Je ne voulais pas me séparer de celles-ci. J'avais l'intuition qu'elles aideraient à ma fuite. Je pensais avec attendrissement à l'intelligent «Kiki» demeuré prisonnier à Bad-Elster! Ses successeurs me porteraient bonheur, comme lui. L'un était un grand berger, l'autre un petit griffon.