Les dernières lignes de cette brève esquisse d'une vie que plusieurs volumes ne suffiraient pas à conter, seront une affirmation de ma reconnaissance envers le comte Geza Mattachich.
Je n'ai pas dit de lui davantage parce qu'il jugera que, si peu que ce soit, c'est encore trop. Ce silencieux n'apprécie que le silence.
Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse,
disait Alfred de Vigny. C'est la maxime des forts.
Mais vous savez, Comte, que je ne puis, comme vous, m'astreindre à me taire. Je veux évoquer l'heure première où vous avez dit à ma conscience les mots clairs qui l'ont assainie et ensoleillée. Depuis lors, cette lumière m'a guidée. J'ai péniblement cherché ma route vers la beauté morale. Mais vous me précédiez, et, du fond de ma maison de fous, je me tournais vers votre cachot, et j'échappais à la folie.
Nous avons ensuite subi l'assaut des convoitises et des hypocrisies.
Nous nous sommes débattus dans le bourbier; nous nous sommes égarés dans le maquis. Le monde n'a vu que les éclaboussures et les déchirures de notre combat. Il en a ignoré la cause et sa malveillance ne nous a point pardonné de sortir de la lutte en vaincus.
Tout cela, qui fut très amer, je ne le regrette point. Mes souffrances me sont chères, puisque vous les avez partagées, après avoir voulu ardemment me les éviter.
Il y a une certaine joie à supporter, par esprit de sacrifice, des douleurs imméritées.
Cet esprit, c'est le vôtre. Je ne l'avais point. Vous me l'avez donné. Aucun présent ne fut plus précieux à mon âme, et je vous en saurai gré jusque par delà le tombeau.