Il allait à la messe le dimanche. C'était un exemple qu'il devait à la cour et au peuple. Or, il fut un temps où il escortait la Reine à l'office, en prenant d'autorité Squib, un minuscule ratler que ma mère affectionnait et dont le Roi parlait toujours comme d'une personne: il l'appelait le Squib.
Il fallait voir ce grand corps, tenant sous son bras ce tout petit chien qui ne bougeait, comme terrifié. Ainsi, l'un portant l'autre, tous deux entendaient la messe près de la Reine qui, assurément, ne jugeait pas que ce fût très catholique. L'office achevé, le Roi, toujours chargé «du Squib», allait, à travers les salons, jusqu'à la salle à manger où il déposait gravement le tout petit chien sur les genoux de la Reine.
De la politique du Roi, je n'ai compris et connu que celle du Congo. J'ai su, j'ai vécu par ricochet les alternatives de crainte et d'espérance par lesquelles passait l'auteur de cette gigantesque entreprise. On ne parlait que de cela autour de moi. C'était d'ailleurs à voix basse, mais les choses dites tout bas sont celles qu'on entend le mieux.
Je sais que la fortune royale, et celle de ma tante, l'Impératrice Charlotte, administrée par le Roi, se trouvèrent un moment engagées, non sans risque, dans la conquête et l'organisation des possessions que l'une ou l'autre des grandes Puissances européennes pouvait disputer à la Belgique. Journées d'angoisse pour le Roi. Il se débattit habilement entre les Puissances. L'Histoire connaît son œuvre. Elle dit quel profond politique il sut être. La Belgique officielle ne s'en souvient plus. Mais le peuple n'a pas oublié. J'ai confiance dans l'âme belge. Elle a montré sa grandeur en 1914-1918. Le roi Léopold II aura un jour, dans le pays qu'il a fait si riche et qu'il eût voulu mieux armer contre le danger de guerre, les réparations que sa gloire mérite.
Les fautes de l'homme, dans l'ordre privé, n'ont pu faire de tort qu'à lui-même et aux siens. Son peuple n'en a jamais souffert. Il a même bénéficié, au mépris du droit naturel, des biens immenses qu'il a plu au Roi de lui attribuer, sans réserver la part de ses filles, ainsi exclues, par lui, de la famille belge.
Ici, nous touchons à un côté du caractère du Roi qualifié de contre-nature par les psychologues, comme la législation dont le gouvernement belge s'est servi en la circonstance paraît, aux légistes, contraire au Droit.
L'excuse de la Belgique, s'il en est une à l'illégalité, est que le Roi voulut passer outre au droit naturel.
J'ai lu, sous la signature d'un journaliste, que, dès avant son mariage, ou peu s'en faut, le Roi annonçait qu'il n'accepterait jamais aucun bénéfice de la charge royale et que sa fortune, en tout état de cause, ne saurait s'accroître au bénéfice de ses descendants.
Plaisante histoire et de pure invention. Un roi, du reste, est un homme comme un autre: sa charge vaut par les qualités qu'il y montre. Le Roi pouvait se ruiner, le Roi pouvait s'enrichir. Il a eu du génie, et il faudrait que ce fût une raison pour que ses enfants aient pu être bien et dûment dépouillés d'une fortune constituée, en partie, sur leur bien propre, engagé dans l'entreprise par la hardiesse paternelle!
Mais pourquoi le Roi voulut-il déshériter ses filles de son immense accroissement de richesse? Voilà ce qu'il faut préciser.