POURQUOI J'ÉCRIS CECI

Fille aînée d'un grand homme et grand roi, dont la magnifique intelligence a enrichi son peuple, je n'ai dû que des infortunes à mon origine royale. A peine entrée dans la vie, j'ai été déçue et j'ai souffert. Je l'imaginais trop belle.

Au soir de mes rêves, je ne veux pas rester sous le faux jour où je suis placée.

Sans désirer m'étendre sur le passé, et refaire le chemin du calvaire que j'ai gravi, je veux, du moins, puiser dans mes souvenirs et mes réflexions quelques pages, inspirées aussi des événements qui ont renversé les trônes près desquels j'ai vécu. L'empereur d'Autriche, l'empereur d'Allemagne, le tzar de Bulgarie furent pour moi des figures familières.

Amenée par la guerre à Munich, puis à Budapesth, prisonnière, un moment, des bolchevistes hongrois, j'ai vécu la tourmente européenne, en voyant frappé et puni tout ce qui m'avait méconnue et accablée.

Et je tremblais, chaque jour, pour ma chère Belgique, si grande par le courage et le travail, et injuste pour moi. Oh! non le peuple, ce bon peuple, si naturellement infatigable et héroïque, mais certains de ses dirigeants, abusés sur mon compte.

Ne revenons pas, toutefois, sur les choses accomplies. Ma pensée demeure fidèlement et affectueusement attachée à ma terre natale, pour l'aimer et pour l'honorer.

C'est d'elle que je veux parler, avant d'évoquer les cours de Vienne, de Berlin, de Munich, de Sofia, et tant de faits que ces noms me rappellent et dont certains méritent d'être mieux connus et médités.

Je n'ai jamais eu pour la Belgique que les sentiments d'une impérissable affection. Au plus pénible de mes épreuves, pendant l'horrible guerre, je songeais qu'elle était encore plus à plaindre que moi.

Le jour où, perquisitionnée par les bolchevistes hongrois, à Budapesth, j'ai entendu un de ces hommes dire, après avoir vérifié à quelle simplicité je me trouvais réduite: «Voilà une fille de roi encore plus pauvre que moi!» j'ai pensé aux malheureuses d'Ypres, de Dixmude, puis aux malheureuses de France, de Pologne, de Roumanie, de Serbie et d'ailleurs, infortunées créatures sans foyer et sans pain, par le crime de la guerre, et j'ai pleuré sur elles, et non sur moi.