Plus d'une, peut-être, avant 1914, enviait mon sort: j'aurais préféré le sien!

Mariée à dix-sept ans, je croyais trouver dans le mariage les joies que peuvent donner un mari et des enfants. J'y ai trouvé les pires épreuves.

La rupture était inévitable entre mes sentiments intimes et ce qui m'environnait. Je portais en moi trop d'indépendance pour dépendre de ce qui m'offensait.

Les honneurs sont souvent sans honneur au plus haut de ce qu'ils semblent. Sauf de rares exceptions, la fortune et le pouvoir développent en nous l'appétit du plaisir et poussent aux dépravations. Ceux que La Bruyère appelle les Grands perdent facilement la notion de la condition humaine. La vie n'est plus pour eux l'épreuve mystérieuse d'une âme qui sera récompensée ou punie selon ses œuvres. La religion ne leur sert que de masque ou d'instrument.

Portés à juger leurs semblables sur les flatteries, les calculs, les ambitions, les trahisons qui s'agitent autour d'eux, ils arrivent, par le mépris des créatures, à l'indifférence du Créateur, et accommodent ses lois à leurs besoins, dans l'assurance de s'arranger avec Lui comme avec ses ministres.

Quand je fais un retour sur le passé, et que je me remémore les diverses phases de ma douloureuse existence, je songe que je n'ai jamais désespéré d'une justice que je n'ai pas rencontrée en ce monde: j'ai toujours cru qu'elle existe autre part. S'il en était autrement, nous ne pourrions la concevoir.

Cette confiance, je la tiens des leçons que reçut mon enfance, et principalement de celles de la reine, ma mère: «Sois toujours, plus tard, une femme chrétienne», disait-elle. La portée de ces paroles, la jeunesse ne peut la comprendre, mais les malheurs de la vie se chargent de l'expliquer.

Révoltée contre tant de choses humaines, je me suis soumise à celles qu'ordonne une volonté supérieure à la nôtre, et j'ai connu le bonheur de ne pas haïr. Le pardon a toujours suivi ma révolte.

Je n'ai pas douté que ceux qui me faisaient du mal seraient châtiés tôt ou tard, sur la terre ou ailleurs, et j'ai plaint mes persécuteurs.

Je les ai plaints de détester ma sincérité, ennemie des hypocrisies de famille et de cour. Je les ai plaints de maudire ma fidélité à une seule affection, éprouvée dans le sacrifice. Je les ai plaints, surtout, d'exécrer mon mépris de l'argent, idole vénérée.