Dans la conviction où j'étais, non sans fondement, que d'immenses biens devaient me revenir, ainsi qu'à mes sœurs, je prétendais que notre devoir n'était pas de vivre sans user largement de nos ressources. Ne prenaient-elles pas plus de valeur sociale, de leur retour à la collectivité? Mais cette opinion ne pouvait être celle, ni d'un mari enclin à thésauriser, ni d'une famille qui s'effrayait du changement des idées et des mœurs, et qui voyait, dans l'aspiration des masses à se gouverner elles-mêmes, une inévitable et affreuse catastrophe, de laquelle il fallait se garer en épargnant le plus possible.
Aussi bien, engagée dans une lutte, où, du côté de mes ennemis, je n'ai jamais rencontré que des procédés cruels et, premièrement, la calomnie, pour me perdre aux yeux du monde, je me suis heurtée, tout de suite, aux obstacles qu'imaginent la violence et l'inimitié.
Mise hors d'état de vivre et d'agir normalement, pour être ramenée par la force et les privations dans l'obéissance et le respect de ce que je tenais pour méprisable, je n'ai plus eu les moyens d'exister auxquels j'avais droit. Le soin qu'il était possible de prendre d'assurer ma liberté sur ma terre natale, dans l'ordre et la dignité que je souhaitais, était combattu par ceux-là mêmes qui, moralement, y étaient obligés. Il fallait que je fusse prisonnière, ou errante et éloignée, et tenue à l'écart par des difficultés de toute sorte. Ainsi je serais plus aisément privée de ce à quoi je prétendais.
Que serais-je devenue, s'il ne s'était trouvé un homme au monde pour se dévouer à me sauver des contraintes et des embûches, et s'il n'avait découvert, pour le seconder, des êtres de dévouement et de bonté, souvent venus des rangs les plus humbles?
Si j'ai connu les vilenies d'une aristocratie sans noblesse, j'ai aussi bénéficié des délicatesses les plus nobles, témoignées par des gens du peuple, et ma reconnaissance, pour ceux-ci, est, aujourd'hui, ce dont je voudrais être principalement occupée.
Mais j'ai à cœur de ne pas laisser prendre corps davantage la légende qui s'est créée autour de ma personne et de mon nom.
II
MA CHÈRE BELGIQUE, MA FAMILLE ET MOI
TELLE QUE JE DOIS ÊTRE
Si, dans un cortège officiel, le personnage principal vient à la fin, la Belgique, ici, doit venir en dernier, et c'est par moi-même qu'il faut que je commence.