Je m'y décide, non sans appréhension, car je songe au portrait que des mémorialistes célèbres ont fait de leur personne, au début de leurs Mémoires, à l'exemple du duc de Saint-Simon.
Loin de moi le dessein d'essayer de me peindre avec art. Ce serait une prétention dont me préserve le souvenir des maîtres qui ont eu le talent nécessaire à se bien décrire. Je souhaite seulement, si c'est possible, me montrer telle que je crois être.
Je m'examine souvent. Plus j'avance en âge, plus j'ai tendance à m'observer. Jadis, j'aimais observer mes semblables. Je me suis aperçue que l'on devrait toujours se bien connaître avant de se mêler de déchiffrer d'autres énigmes humaines.
Ma dominante est l'horreur de ce qui est insincère, inexact, apprêté, compliqué. Mon goût du simple et du vrai dans les pensées et dans les actes m'a fait qualifier de révolutionnaire par ma famille, il y a bien longtemps. C'était quand je me révoltais, à Vienne, contre ce que l'on appelait l'esprit et les mœurs de la cour.
Ma passion du sincère me porte à l'unité de sentiments. J'ai été, je suis la femme du seul serment que mon cœur prononça en toute liberté.
J'ai connu et aimé peu de personnes en me laissant approcher d'elles et bien connaître, mais lorsque ma confiance et mon estime leur ont été acquises et se sont trouvées justifiées, je leur suis devenue invinciblement attachée.
Si privée de biens qu'on ait voulu me voir, j'ai au moins possédé ce joyau: la fidélité; et j'en ai connu la douceur. Non pas seulement cette fidélité banale et matérielle, toujours plus ou moins passagère, telle qu'on l'entend généralement; mais celle si pure, si haute, qui est la constante présence d'une pensée vigilante et chevaleresque; celle faite aussi de l'idéal des nobles cœurs qu'une injustice révolte, qu'une infortune attire. Fidélités diverses, quoique sœurs, merveilleux trésor dont il faut être déjà riche de soi-même pour l'enrichir encore des dons précieux du prochain.
Obstinée dans mes droits et convictions, lorsque je les crois en accord avec l'honneur et la vérité conformes à leur essence divine, et non aux hypocrites conventions, je ne m'effraie de rien, et rien ne me fera plier.
Je tiens à la fois, en cela, de ma mère et de mon père: de ma mère, pour ce qui est de l'ordre spirituel; de mon père, pour ce qui est de l'ordre matériel. Inutile de croire que je pourrais renoncer en quoi que ce soit aux prescriptions de ma conscience.
Si je suis contrainte par la nécessité de céder un moment, je cède comme on cède sous un fer meurtrier. Pas plus que l'iniquité, la contrainte ne crée le droit. Elle ne crée que ses réserves, et son recours à la justice du temps, qui est à Dieu et non aux hommes.