Cette force de résistance contre le mal, au mépris de l'étiquette qu'il se donne, est, pour ainsi dire, le ressort de ma vie.

Comment expliquer, cependant, que je sois d'une timidité marquée devant tout ce qui ne m'est pas habituel? On me présente quelqu'un: je parlerai à peine, même si la personne me plaît.

Mes bien-aimés compatriotes bruxellois, amis toujours présents à ma pensée, disaient autrefois: «La princesse Louise est fière!»

Quelle erreur! J'aurais tant voulu, au contraire, répondre aux affections qui s'offraient, entrer dans ces maisons belges que je savais si accueillantes. Ah! n'être pas fille de roi, quel bonheur! On ose parler au commun des mortels, s'il mérite quelque sympathie. Une princesse ne saurait!

Avec mon entourage, je suis, parfois, aussi ouverte et expansive, que fermée et muette avec les étrangers. J'appréhende les figures nouvelles et ne fais aucun cas des «papotages» mondains. Je préfère de beaucoup la conversation des hommes qui savent quelque chose à celle des femmes qui ne savent rien.

Je déteste dans le langage ce qui n'est pas naturel. L'afféterie m'est insupportable. Les propos qui me déplaisent me suggèrent aisément quelque repartie ou réflexion comme le Roi savait en faire, et qui touchait au vif la personne qu'elle visait. L'influence de la Reine me fait parfois me réfréner et me taire, par charité chrétienne.

Décidée dans mon for intérieur, réservée dans les apparences, je suis faite de contrastes. Quand il faut agir, je vais à l'extrême. L'extrême est toujours dans l'âme le produit des contrastes, comme dans le ciel le tonnerre résulte de deux nuées qui se heurtent. Chez moi, l'orage est subit. Je surprends d'autant plus que rien, dans mon attitude coutumière, n'a pu faire prévoir la décision qui l'emporte.

Je ne regarde pas l'existence sous l'angle ordinaire. Je la vois de plus haut. Ce n'est pas de l'orgueil. Je suis portée par quelque chose qui est en moi, au-dessus de certaines barrières et de certaines frontières. J'habite un monde d'idées où je me réfugie.

Bien des fois, aux heures de la persécution implacable que j'ai longtemps connue, je me plaçais devant un miroir et je cherchais à lire dans mes yeux. J'étais prisonnière, j'étais folle par raison d'Etat. «Ne vais-je pas devenir réellement folle? me disais-je, glacée. Suis-je maîtresse de ma raison?

—«Oui, me répondait ma conscience, tu es maîtresse de ta raison, tant que tu es maîtresse de toi-même, et tu es maîtresse de toi-même, tant que tu restes fidèle à ton idéal d'honneur.»