Quelle joie, lorsque je pus conduire, comme ma mère. J'avais quatorze ans à peine; j'étais son élève. Nous partions fréquemment en expédition d'une journée, à travers notre chère Belgique, de l'aube à la nuit pleine. Deux ou trois voitures de la Cour se suivaient. La Reine conduisait le premier équipage; moi, le second; quelque officier ou une des dames d'honneur, plus tard, ma sœur Clémentine, le troisième. Avec nous venaient souvent le Docteur Wiemmer, compatriote et ami dévoué de la Reine, et qui était arrivé à la cour avec elle; le bon général Donny, le général Van Den Smissen, quelques-unes des dames d'honneur et autres fidèles de l'entourage. On faisait halte au hasard. La forêt de Soignes, les environs de Spa, les Ardennes virent plus d'une fois la Reine dans une clairière, assise sur l'herbe, et mordant à pleine bouche dans un de ces fameux «pistolets» fourrés, de Bruxelles, sortis des cantines royales. Que de bonnes choses il y avait! Le goût m'en revient aux lèvres. Comme la Belgique était bonne alors, et quel air pur nous rafraîchissait. Pour moi, avidement, je respirais l'avenir.
Dans ces excursions, souvent lointaines, là Reine emportait la carte et faisait elle-même son itinéraire, avec la sûreté d'un officier d'état-major, et m'enseignait, ainsi qu'à mes sœurs, à savoir nous orienter.
A cette époque, l'automobile n'avait pas encore ravagé le monde. J'ai lu ce mot stupéfiant d'un Français: «La vitesse est l'aristocratie du mouvement.» A ce compte-là, l'irréflexion est l'aristocratie de la pensée.
L'automobile est parfois un bienfait individuel, et, constamment, un fléau général. A côté de quelques satisfactions et commodités qu'elle procure, elle bouleverse l'existence en la précipitant.
Au temps des voitures attelées, nous avions d'autres impressions d'une journée d'expédition qu'on n'en a, maintenant, au long de trois semaines de haltes fiévreuses en divers Palaces, au bout d'interminables haies de peupliers, entrecoupées d'apparitions de champs, de toits, de volailles, dans une trépidation constante sous le vent qui décoiffe et la boue qui salit.
Il y a près d'un demi-siècle, le cheval était la parure et l'agrément de la meilleure société européenne. L'exemple de la Reine y fut pour quelque chose.
En France, dans la famille d'Orléans, qui est la nôtre, le duc et la duchesse de Chartres donnaient le ton aussi bien à Cannes qu'en Normandie, et dans la région délicieuse de Chantilly. La duchesse pratiquait l'équitation en admirable amazone. J'ai gardé le souvenir de ses yeux noirs, de ses traits purs, de ce rayonnement de sa personne fait de grâce naturelle et de distinction innée.
Le prince de Joinville, si artiste, si spirituel, était d'une galanterie exquise. Il fut pour moi des plus empressés, ainsi que son frère, le duc de Montpensier. Nous étions très gais. Les personnages graves de la famille nous regardaient d'un œil sévère.
Ceci m'amène au plus indulgent, au plus grand seigneur, au duc d'Aumale, fidèle ami de la Belgique et notre hôte bien des fois. Oh! la loyale et noble physionomie que la France républicaine commit la faute de ne pas utiliser. Il se vengea comme il était capable de le faire, en comblant de ses bienfaits son aveugle patrie.
J'ai vécu sous son toit. J'y pense avec une ferveur attendrie. Je me revois, dans une chambre au rez-de-chaussée, donnant sur les douves, dans ce Chantilly dont l'hôte princier, entouré de tout ce qui comptait, en France, lorsqu'il recevait, ajoutait fréquemment à sa compagnie la grande figure du prince de Condé, qu'il avait l'art de faire revivre pour l'honorer.