Le corps ainsi entraîné à la résistance stomachique et à l'expérience de la dégustation, l'esprit a dû suivre. J'ai étendu le champ de mes lectures, et connu des livres dont la Reine et la princesse Clémentine n'auraient pas voulu croire qui les mettait entre mes mains…

Aux jours de ma révolte ouverte, on s'est scandalisé de certaines libertés de ton et d'allure que j'ai volontairement exagérées. Mais qui me les avait apprises? Et, encore une fois, où allais-je et que serais-je devenue, si Dieu n'avait mis sur mon chemin l'homme incomparable qui, seul, eut le courage de me dire:

—Madame, vous êtes une fille de Roi. Vous vous perdez! Une femme chrétienne se venge de l'infamie en s'élevant au-dessus d'elle, et non en descendant à son niveau.»

Donc, étourdie, grisée de toute façon, je passais en revue la famille de Cobourg et ses divers palais et châteaux. Je connus, enfin, à Vienne, celui qui allait me servir de principale résidence.

J'eus froid en y entrant.

Il a grand air de dehors. Il est lugubre à l'intérieur, surtout l'escalier. Je n'en ai aimé que le salon en point de Beauvais que firent, pour Marie-Antoinette, ses dames d'honneur.

Ma chambre m'épouvanta. Quoi! C'était cela qu'on avait préparé pour recevoir mes dix-sept ans! Un étudiant de Bonn, où le Prince avait fait ses études, aurait pu s'y plaire, mais une jeune fille depuis peu jeune femme…

Qu'on imagine une pièce moyennement grande, meublée à mi-hauteur de la muraille de petites armoires en bois sombre, fermées de vitres à rideaux bleus derrière lesquels je n'ai jamais voulu regarder! Certains meubles étaient des constructions gothiques. Au milieu de ce paradis, une immense vitrine pleine des souvenirs de voyage du Prince: oiseaux empaillés à long bec, armes, bronzes, ivoires, Bouddhas, pagodes. J'en eus le cœur soulevé! Avec cela, pas de dégagements ou annexes nécessaires, sauf un étroit et sombre corridor utilisé par les gens de service. Pour arriver chez moi, il fallait traverser la chambre du Prince, précédée d'une espèce de salon rébarbatif. Toutes ces pièces se commandaient et n'avaient pas ombre de goût. De vieux meubles massifs, garnis d'un reps centenaire, voilà ce qui s'offrait à ma jeunesse. Tout était vieux, médiocre, morose. Peu ou pas de fleurs, rien de confortable, d'intime, d'avenant. Quant à une salle de bains, pas d'ombre. Il y avait deux baignoires dans tout le Palais, fort loin et de style archaïque. Et le reste! N'en parlons pas!

Ma première observation fut sur cette organisation anti-hygiénique, et sur les accessoires indispensables mis à ma disposition immédiate. Leur exiguïté me navrait. On me répondit que d'illustres aïeules s'en étaient contentées.

On sait que l'habitude est une seconde nature. La princesse Clémentine ne voyait pas ces choses-là, et même la vitrine aux oiseaux empaillés, en compagnie desquels il fallait que je vive, lui semblait charmante. Elle admirait les collections de son fils sans les connaître toutes, ou sans les comprendre, heureusement, car, dans notre palais de Budapesth, je vis les pièces rares: des souvenirs du Yoshivara qu'une jeune femme ne pouvait regarder sans rougir, quand une main experte soulevait leur voile.