Oh! ce palais de Cobourg, et cette existence où la moindre fantaisie, le plus petit goût de parisianisme importé de Bruxelles et, en vérité, déjà bien assagi, provoquait d'aigres paroles; ce soupçon de décolletage qui déchaînait des jalousies; ce désir de vivre un peu pour moi-même, sans être soumise aux heures rigoureuses d'une caserne, qui provoquait des tempêtes.
Mon Dieu! quand je repense à tout cela, et aux oiseaux empaillés, aux malsaines lectures, aux anecdotes et plaisanteries graveleuses, et aux misères quotidiennes,—et j'estompe!—je me demande comment j'ai pu résister si longtemps. C'était plus affreux, à la longue, que d'être enfermée comme folle. Le crime est parfois moins horrible que le criminel. Il y a des laideurs morales qui constituent une offense de tous les instants et, à la fin, on s'exaspère. Je ne sais à quelle extrémité j'aurais pu me porter, si cette vie avait duré.
J'ai toujours considéré comme un secours du ciel la force qui me permit de rompre, au bout de vingt ans de «plaisirs» forcés, en brisant ma cage princière. Même si j'avais pu prévoir à quels excès la haine et la fureur allaient se porter, j'aurais cassé les vitres. Un palais peut devenir un enfer, et le pire est celui où l'on étouffe derrière des fenêtres dorées.
Les titres n'y font rien. Un mauvais ménage est un mauvais ménage. Deux êtres sont unis; la même chaîne les tient sans cesse assemblés. Certains arrivent à s'en arranger. D'autres ne peuvent. Question d'humeur et de situation. Ni le Prince ni moi, nous ne pouvions nous accommoder des différences qui nous séparaient. Ce conflit permanent, qu'il fût latent ou déclaré, creusait tous les jours entre nous l'abîme où tant de choses devaient disparaître.
Sur le fond de cette trame d'amertumes, mes jours ont brodé leurs heures. Toutes, cependant, ne furent pas désagréables. Les orages ont parfois un rayon de soleil. Je ne voyais pas que des monstres!
J'ai dit que je respectais la princesse Clémentine, et que j'étais attirée vers elle. Mais sa surdité, qui aggravait de tristesse sa naturelle dignité, son esprit d'un autre temps qui la portait à toujours être en cérémonie et en étiquette, rebutèrent souvent les élans de ma spontanéité. Toutefois, même quand nous sommes arrivés aux difficultés irréparables, le Prince et moi, et que ma belle-mère, par son grand âge, a subi l'influence exclusive de son fils, je n'ai pu m'empêcher de garder pour elle les sentiments que je devais à ses anciennes bontés et à sa supériorité.
On a vu qu'outre mon mari, elle avait divers enfants: deux fils et deux filles. Un de ces fils, Auguste de Saxe-Cobourg fut pour moi, comme Rodolphe de Habsbourg devait l'être, un beau-frère qui était un frère. Jusqu'à sa mort, survenue, si j'ai bonne mémoire, en 1908, à Paris, où, sous le nom de comte de Helpa, il vécut avec délices, goûté de la meilleure compagnie, il eut pour moi autant d'affection que j'en avais pour lui.
Les trois Cobourg, Philippe, Auguste, Ferdinand, ne se ressemblaient ni physiquement ni moralement. Auguste tenait des d'Orléans. En lui, le sang de France l'avait emporté sur le sang germanique.
En Ferdinand, qui devait être l'aventureux tzar de Bulgarie, je ne sais quel sang dominait. Passons vite. J'aurai l'occasion de le retrouver sur son trône à surprises, quand je parlerai de la cour de Sofia.
Des deux filles, Clotilde et Amélie, celle-ci vit toujours dans mon cœur. Douce victime de sa tendresse pour un mari excellent, elle mourut de le perdre. Unie à Maximilien de Bavière, cousin de Louis II, Amélie était un lys de France égaré en Allemagne. Elle eut la chance de rencontrer à cette cour patriarcale de Munich, dont la folie prussienne devait faire le malheur, un être digne d'elle. Ils s'aimèrent et vécurent heureux, cachant le plus possible leur bonheur. Maximilien mourut subitement au cours d'une promenade à cheval. Inconsolable, Amélie ne put lui survivre.