Il était remarquable, à distance, par sa tenue en uniforme. De près, il donnait l'impression d'une certaine bonhomie que démentait la dureté du regard. C'était un homme étroit, plein d'idées fausses et préconçues, mais qui avait reçu de sa formation et des traditions de la politique autrichienne quelques formules et manières qui lui permirent de surnager longtemps, avant d'être englouti dans le sang qu'il fit couler. Sous le décor du rang et des cérémonies, sous le vocabulaire des réceptions, audiences et discours, il y avait un être dépourvu de sensibilité. La nature, en le mettant au monde, l'avait privé de cœur. Il était empereur; il n'était pas homme. On eût dit un fonctionnaire automate, habillé en soldat.
Dans le premier moment, il me fit grand effet, quand mon mari lui présenta la nouvelle princesse de Cobourg. Je m'attendais à des phrases aimables et distinguées auxquelles j'aurais bien du mal à répondre convenablement. Ce fut si banal que je ne savais plus, en sortant, ce qu'il m'avait dit. Il devait en être à peu près toujours ainsi, sauf dans une circonstance mémorable que je raconterai plus loin.
Jamais ne n'ai connu quelqu'un retenant de François-Joseph un mot qui valût la peine d'être rapporté. Sa conversation, dans le cercle impérial, était d'une froideur et d'une pauvreté déconcertantes. Il ne s'animait que pour les «potins». Mais cela, c'était, surtout, du domaine de l'appartement de Mme S…, son refuge, son plaisir, son vrai «chez soi», où il était «Franz», ou «Joseph» en liberté.
J'ai vu les débuts de Mme S… au Burgtheater. Son influence, si jamais elle en a eu d'autre que de permettre à l'Empereur de s'évader près d'elle des insuffisances, mères des fatalités de sa vie, n'a été nuisible à personne.
Actrice du théâtre qui est la Comédie-Française de Vienne, jolie et de genre honnête, une Brohan, l'esprit en moins, elle plut au Souverain. Il lui fit un sort paisible et assuré, puis, un beau soir, l'introduisit tranquillement à la Cour où l'Impératrice prit sans peine son parti de cette impériale hardiesse. Elle fut satisfaite de constater que François-Joseph, méthodique jusque dans ses passions, réduit jusque dans ses excès, choisissait une confidente de tout repos, qui ne prétendait qu'à tenir gentiment son emploi.
Il y a eu fort loin de Mme S. à Mme de Maintenon. Il y a eu encore plus loin de François-Joseph à Louis XIV.
Physiquement, l'Empereur, si n'avaient été l'uniforme et l'entourage, aurait pu être pris pour son premier maître d'hôtel. A bien l'observer, il n'avait rien que d'ordinaire.
On remarquait pourtant chez lui deux tics: à la moindre perplexité, il tapotait et caressait ses «côtelettes». A table, il se regardait fréquemment dans la lame de son couteau. Pour le reste, il mangeait, il buvait, il dormait, il marchait, il chassait, il parlait suivant des rites accordés avec les circonstances, les heures, le temps, le calendrier, en conformité de règles bureaucratiques. Elle furent à peine troublées par quelques révolutions, diverses guerres et beaucoup d'infortunes. Il accueillit ces calamités du même front que la pluie lorsqu'il devait partir pour Ischl.
Quand son fils se tua, quand sa femme fut assassinée, il ne perdit pas un pouce de sa taille. Sa démarche resta aussi ferme, sa barbe aussi parfaitement disposée. Finies les cérémonies, il n'y eut rien de changé en Autriche. François-Joseph continua de parler sur le même ton de l'amour de ses peuples pour sa personne et de son amour pour eux.
Et, le soir, il fut chez Mme S.