Depuis que la défaite a jeté bas, en un jour, les trônes qui étaient comme l'assise d'un monde germanique arriéré, j'ai l'occasion, parfois, de passer du Ring vers le Graben, par la Hofburg, ancien palais impérial de cette ville de Vienne où j'écris ceci. J'aperçois, de la Fransenplatz (la grande cour intérieure), les fenêtres des salles qui, jadis, me virent accueillir par la garde et les chambellans avec les honneurs de mon rang. Elles sont closes, vides, muettes. Ici, tout est mort. La vieille Hofburg a cessé d'être. La nouvelle, espérance énorme des somptuosités évanouies dans le néant, demeure inachevée. Elle n'atteste plus que la chute d'un empire.
Seule des princesses et archiduchesses qui furent de la cour disparue, je suis restée à Vienne, aimée, je crois, du peuple, respectée des gouvernants.
Il y a une ville au monde où l'on m'a vue vivre longuement. Elle a été le théâtre de mes «crimes». Cette ville, lorsqu'elle a chassé tout ce qui prétendait représenter l'honneur et les honneurs, les vérités et les vertus, m'a conservé mon droit de cité, et, supprimant les titres, m'a laissé le mien. Je reste debout devant les ruines du pouvoir qui fut, pour moi, cruel.
J'ai connu la justice de la Cour et de l'empereur François-Joseph. J'ai appris qu'une Princesse n'a pas droit aux lois faites pour tout le monde. Il existe des dispositions secrètes qu'on lui applique sans que les juges aient à s'en mêler, ou, s'ils s'en mêlent, ils ont des ordres! On colore cela de prétextes. Dans mon cas, c'était la folie.
Impossible, aujourd'hui, de taxer de démence une révolte de la conscience. Impossible, si une victime crie au secours! de l'accuser de scandale. On ne vous jette plus, de force, pantelante, dans une maison de fous dont le directeur dit en vain que vous n'êtes pas malade; et il faut qu'il vous garde. Il a des ordres!
On appelait cela une affaire de cour!
Je pense qu'il n'a pas fallu beaucoup d'attentats de ce genre pour motiver l'arrêt de la justice qu'aucune hypocrisie de mots et de gestes, et aucun appareil de la puissance humaine ne peuvent tromper. Elle prononça la fin des Habsbourg.
Mais pourquoi faut-il que les coupables d'une politique immorale et lâche ne soient pas seuls à expier leurs fautes? Tout un peuple expie, à présent, la décadence et la chute de la cour de Vienne. Pauvre peuple, si bon, si dupé, si résigné, si travailleur, si à plaindre!
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Quand je suis arrivée à la cour d'Autriche, en 1875, François-Joseph avait quarante-cinq ans.